Humanité et Politique – Georges Clemenceau, partie 7

Miguel Vasquez présente George Clemenceau, partie 7.

Vague boulangiste

Georges Clemenceau prononçant un discours dans une réunion électorale, huile sur toile de Jean-François Raffaëlli, musée d’Orsay, vers 1885.

Les élections d’octobre 1885 marquent un progrès important des monarchistes alors que la Grande dépression s’abat sur la France. Clemenceau, mis en ballotage, est élu à la fois à Paris et dans le Var où le modéré Jules Roche s’est désisté par discipline républicaine, permettant à la liste radicale de l’emporter. Clemenceau opte pour le Var (circonscription de Draguignan), département dont la population vote de plus en plus à gauche. Majoritaire, la gauche est cependant divisée entre les modérés de l’Union républicaine et de l’Union démocratique et l’extrême-gauche, incluant la Gauche radicale, dont fait partie Clemenceau.

En 1886, le général Boulanger, ancien condisciple de Clemenceau au lycée de Nantes, est nommé Ministre de la Guerre dans le cabinet Freycinet, ce qui est considéré comme un geste des modérés vis-à-vis de Clemenceau. Effectivement, Boulanger, républicain et patriote, applique de manière étendue la loi du 22 juin 1886 interdisant aux membres des familles ayant régné sur la France de servir dans l’armée. Opposé au colonialisme, qu’il considère comme un détournement de l’effort militaire vis-à-vis de Bismarck, et préparant la professionnalisation de l’armée, il plaît alors à Clemenceau, qui reste cependant circonspect.

Lors de l’affaire Schnæbelé (1887), Boulanger consulte Clemenceau, qui lui conseille d’agir avec fermeté sans tomber dans la provocation lancée par Bismarck. C’est le début de la vague boulangiste qui manque d’emporter la République. Appuyé par une coalition hétéroclite de radicaux d’extrême-gauche (L’Intransigeant de Rochefort et La Lanterne de Mayer) et de monarchistes, Boulanger, démis de ses fonctions en tant que ministre à la suite de la chute du cabinet Goblet provoquée par Ferry, puis démis de ses fonctions militaires en mars 1888, se présente successivement à plusieurs élections partielles, se faisant élire puis démissionnant pour se faire élire ailleurs, afin de faire la preuve de sa popularité. Il critique le parlementarisme et appelle à une réforme institutionnelle qui donnerait une grande place au référendum et à ce qu’il appelle la « démocratie directe » (proposition de loi du 4 juin 1888). Les sceptiques, au contraire, dénoncent un risque d’autoritarisme. Fin 1887, le scandale des décorations est utilisé par les boulangistes pour discréditer le régime parlementaire : le président Jules Grévy est contraint de démissionner en décembre 1887.

Les républicains, Jules Ferry en tête, s’inquiètent de cette vague antiparlementaire. Ferry fait l’objet de la colère populaire lors d’une manifestation des 1er et 2 décembre 1887, à laquelle participent des membres de la Ligue des patriotes de Déroulède, des proches de Rochefort, des anarchistes, dont Louise Michel, des blanquistes du Comité central révolutionnaire, etc., qui s’opposent à l’élection à la présidence de Ferry. C’est finalement Sadi Carnot qui est élu.

De son côté, Clemenceau semble s’appuyer au début sur la vague boulangiste pour pousser ses propres projets de réforme institutionnelle (abolition du Sénat et de la présidence), avec prudence puisque dès juillet 1887, il critique la manifestation en faveur de Boulanger qui a eu lieu le 14. En mars 1888, tout en s’opposant aux boulangistes, il refuse de voter l’ordre du jour demandé par le cabinet Tirard, composé d’Opportunistes. Il exige en effet des réformes sociales, et pas seulement politiques : selon lui, c’est leur absence qui explique le succès du général. Il vote donc comme les députés boulangistes (Laguerre, ancien collègue de La Justice, ou Michelin). L’ordre du jour est néanmoins voté par 339 voix, contre 82. Selon l’historien Michel Winock :

« Au fond, Clemenceau, à la mi-mars 1888, utilise la fièvre boulangiste, sans être boulangiste lui-même, pour aiguillonner le parti républicain, ses hommes au pouvoir et les parlementaires. »

En avril, il s’oppose frontalement à Boulanger, l’accusant de césarisme et de bonapartisme, en somme de représenter un danger pour la République. Le 25 mai 1888, avec Joffrin, Ranc et Lissagaray, il fonde la Société des droits de l’homme et du citoyen, unissant contre la vague boulangiste diverses tendances républicaines, à l’exception des partisans inconditionnels de Ferry, ainsi que certains « possibilistes » (Joffrin) .

Lorsque le 4 juin 1888, Boulanger présente à la Chambre son projet de réforme institutionnelle, Clemenceau s’y oppose, déclarant : « je le dis très haut : je suis pour la politique de parti […] Il [Boulanger] ignore apparemment, lui qui essaie de faire un parti, que c’est d’abord un groupement d’idées, que c’est là ce qui, dans tous les pays du monde, constitue un parti […] Lisez l’histoire de la France depuis la Révolution française, et vous verrez que le parti royaliste, que le bonapartisme lui-même, et en tout cas le parti républicain, ont chacun leurs traditions et leurs titres dont ils peuvent se réclamer. Vous croyez qu’ils peuvent disparaître à votre voix […] Le voulussent-ils, ils ne le pourraient pas, et il me sera permis qu’il faut que le parti royaliste ne se sente guère de fierté au cœur pour adhérer à la déclaration que nous avons entendue tout à l’heure […] ces cinq cents hommes qui sont ici, en vertu d’un mandat égal au vôtre, ne s’accordent pas sans discussion. Eh bien, puisqu’il faut le dire, ces discussions qui vous étonnent, c’est notre honneur à tous. Elles prouvent surtout notre ardeur à défendre les idées que nous croyons justes et fécondes. Ces discussions ont leurs inconvénients, le silence en a davantage. […]

Si c’est le régime de discussion que vous croyez flétrir sous le nom de parlementarisme, sachez-le, c’est le régime représentatif lui-même, c’est la République sur qui vous osez porter la main. »

Toile de fond du boulangisme, le nationalisme français et la volonté de revanche sur la Prusse. Ici, fête nationale rue Montorgueil, par Claude Monet, ami de Clemenceau, en 1878.

« La Révolution est un bloc »

Aux élections générales de septembre-octobre 1889, le camp républicain s’unit contre la menace boulangiste et la droite. Clemenceau se présente de nouveau à Draguignan. Au premier tour, il obtient 7 500 voix sur 15 400 suffrages exprimés, face au boulangiste Achille Ballière, ex-déporté de Nouvelle-Calédonie, et au radical Louis Martin (3 500 voix). Par discipline républicaine, Martin se désiste et Ballière, bon perdant, se retire, permettant la réélection de Clemenceau le 6 octobre 1889 (9 500 voix sur 10 200 suffrages exprimés, l’abstention ayant augmenté au deuxième tour).

Le 29 janvier 1891, à l’occasion d’une interpellation du gouvernement au sujet de l’interdiction de la pièce de Victorien Sardou, Thermidor, Georges Clemenceau affirme, dans un discours resté célèbre, que « la Révolution est un bloc ».

Lors de la fusillade de Fourmies du 1er mai 1891, il évoque un « Quatrième État » à propos des ouvriers, et réussit à faire voter l’amnistie des manifestants arrêtés. Avec Millerand et Pelletan, il propose, sans succès, une mesure similaire, à la suite de la grève des mineurs de Carmaux de 1892.

Le « massacre de Fourmies » à la une de L’Intransigeant du 14 mai 1891.

Les grèves de Carmaux de 1892-1895 (Tarn, Occitanie) ont attiré l’attention nationale non seulement en raison de leur importance et de leur durée, mais aussi parce que la première, qui toucha les mines de charbon françaises, est souvent considérée comme l’épisode fondateur de la conversion de Jean Jaurès au socialisme, qui fut réélu en 1893 député du Tarn. La seconde grève de Carmaux toucha la verrerie, laquelle dépendait de l’industrie charbonnière, et aboutit à la création de la verrerie autogérée d’Albi.

Carmaux est par la suite demeurée une ville symbole du socialisme, Jaurès y étant réélu lors des législatives de 1902 portant le Bloc des gauches au pouvoir, tandis que de nombreuses autres grèves émaillèrent la région à la Belle Époque et après la Première Guerre mondiale. La verrerie autogérée d’Albi continua à fonctionner sous ce statut jusqu’en 1931, devenant par la suite une société coopérative ouvrière de production (SCOP).

La Grève des Mineurs (1880) d’Alfred Roll illustrant la grève de Carmaux dans Le Petit Journal du 1er octobre 1892.

Auteur :
Miguel Vasquez
Rédacteur
Publié le 29 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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