Politique et Humanité : Georges Clemenceau, partie 10.

Miguel Vasquez présente Georges Clemenceau, partie 10.

Figure controversée du pouvoir exécutif
« Premier flic de France »
En mars 1906, après la victoire des radicaux aux élections législatives, Ferdinand Sarrien est appelé à former le cabinet. Clemenceau ironise : « Ça, rien ? Tout un programme ! » Mais Briand, qui doit encore négocier les inventaires de l’Église, préfère l’avoir avec lui plutôt que contre lui et subordonne sa participation à celle de Clemenceau : ce dernier obtient ainsi l’Intérieur, alors que la France connaît une vague de grèves importantes, parfois quasi-insurrectionnelles (la CGT a entériné son orientation syndicaliste révolutionnaire avec la Charte d’Amiens, tandis que la SFIO est sur une position révolutionnaire et anti-réformiste bourgeoise, malgré les hésitations de Jaurès). « Je suis le premier des flics », dit-il alors.

Place Beauvau, Clemenceau calme le jeu sur la question des inventaires : le 20 mars 1906, alors qu’il ne reste plus à inventorier que 5 000 sanctuaires sur 68 000, il déclare à la Chambre : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine. »

Confronté à la grève qui fait suite à la catastrophe de Courrières (plus de 1 000 morts), il refuse d’envoyer, comme c’est l’usage, la troupe de façon préventive, c’est-à-dire dès que la grève se déclare, mais se rend à Lens dès le 17 mars, et affirme aux grévistes que leur droit à faire grève sera respecté, sans envoi de la troupe, tant qu’aucune personne ni propriété ne sera menacée. Les grévistes s’échauffant, il se résout à envoyer une troupe de 20 000 soldats le 20 mars ; le Temps (22 mars) est rassuré. Cette décision marque le début du divorce entre Clemenceau et la gauche socialiste, révolutionnaire et syndicaliste.

La grève fait tache d’huile, atteignant Paris : L’Écho de Paris titre « Vers la révolution ». À l’approche du 1er mai 1906, Clemenceau avertit Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, qu’il sera tenu responsable pour tout débordement, et fait arrêter préventivement plusieurs militants d’extrême-droite, « laissant entendre la préparation d’un complot ». Il fait aussi venir 45 000 soldats à Paris: la « fête du Travail », sous haute surveillance policière, se déroule dans le respect de l’ordre et de la propriété. En juin 1906, une joute l’oppose à Jaurès à la Chambre pendant six jours.

Le 18 octobre 1906, Ferdinand Sarrien, malade, recommande Clemenceau au président Armand Fallières pour lui succéder.

Président du Conseil pour la première fois

Il accède à la présidence du Conseil le 25 octobre 1906, à 65 ans, et reste au pouvoir presque aussi longtemps que Waldeck-Rousseau. Son cabinet comprend le socialiste indépendant René Viviani, à la tête d’un Ministère du Travail inédit, le général Picquart, qui avait dévoilé la supercherie accusant Dreyfus, comme ministre de la Guerre, son ami journaliste et diplomate Stephen Pichon à la tête du quai d’Orsay, Louis Barthou aux Travaux publics, Gaston Doumergue au Commerce, et Joseph Caillaux aux Finances. Conformément à l’habitude de cumuler la présidence du Conseil avec un portefeuille ministériel, Clemenceau demeure à l’Intérieur. Enfin, il maintient Aristide Briand à l’Instruction publique et aux Cultes.

Son programme ministériel, dévoilé le 5 novembre 1906 à la Chambre, vise à maintenir la paix avec l’Allemagne, tout en réformant l’armée afin de préparer la France à un éventuel conflit. Sur le plan social, il déclare vouloir accomplir la réalisation de la loi sur les retraites ouvrières, la loi sur les 10 heures, améliorer la loi Waldeck-Rousseau sur les syndicats, nationaliser la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest en quasi-faillite, intervenir dans le contrôle de la sécurité dans les mines avec possibilité de rachat des compagnies houillères, préparer un projet de loi sur l’impôt sur le revenu… 17 chantiers sont ainsi lancés.

Séparation de l’Eglise et de l’Etat

Le sujet prioritaire est toutefois l’application de la loi de séparation des Églises et de l’État, fermement condamnée par Pie X dans l’encyclique Vehementer nos. La question soulève de nouveaux débats, le Vatican faisant tout pour empêcher la formation des associations cultuelles, auxquelles sont censés être dévolus les biens de l’Église. Attaqué par Maurice Allard, Briand rétorque le 9 novembre 1906 en rappelant que la loi de séparation est une loi d’« apaisement », que l’État laïc « n’est pas antireligieux » mais areligieux. Si la loi n’est pas appliquée d’ici décembre 1907, Briand déclare qu’il s’appuierait sur la loi de 1881 sur les réunions publiques afin de maintenir la possibilité d’un exercice légal des cultes. Par circulaire du 1er décembre 1906, il précise qu’une déclaration annuelle doit suffire à cet exercice.

Le 11 décembre, le Conseil des ministres rappelle qu’en cas de non-déclaration (annuelle), les infractions seront constatées : l’intransigeance pontificale menace de créer un « délit de messe ». Mgr Carlo Montagnini, à la tête de la Nonciature apostolique de la rue de l’Élysée, est expulsé sous l’accusation d’inciter au conflit. La perquisition de la Nonciature et la saisie de documents supposés compromettants pour l’Église aboutissent à l’ouverture d’une instruction mais l’apparition de certaines de ces lettres dans la presse, à l’initiative de Clemenceau — en dépit du secret de l’instruction — crée un scandale. Jaurès réclame l’ouverture d’une commission d’enquête : c’est l’affaire dite des « petits papiers ».

Le 21 décembre 1906, un nouveau débat, durant lequel Briand accuse le Vatican de préconiser l’intransigeance afin de réveiller « la foi endormie dans l’indifférence », aboutit à la loi du 2 janvier 1907, qui vise à rendre impossible la sortie de la légalité des catholiques « quoi que fasse Rome ». Le Pape la dénonce à nouveau, le gouvernement parle d’« ultimatum »… et finalement, par la loi du 28 mars 1907, autorise les réunions publiques, sans distinction d’objet, et sans déclaration préalable. La position d’apaisement du gouvernement est confirmée par la loi du 13 avril 1908, qui considère les églises comme des propriétés communales et prévoit des mutualités ecclésiastiques (pour les retraites, etc.). Ces mesures ne seront cependant acceptées par le Vatican qu’après la Première Guerre mondiale avec le compromis, élaboré par Pie XI et le gouvernement français, des « associations diocésaines ».

« Le Briseur de grèves »

Président du Conseil le plus à gauche qu’ait connu jusqu’alors la IIIe République, mais « premier flic de France », Clemenceau est confronté à d’importantes grèves (1906 bat des records). Il s’illustre par sa férocité, à la fois contre les mouvements sociaux et contre le personnel politique qu’il estime peu quand il ne l’accable d’un profond mépris – ainsi quand il décide de retirer le portefeuille des Finances au vieux président Ribot : « Il est voûté, mais ce n’est pas un abri sûr».

En mars 1907, éclate d’abord une grève des électriciens à Paris ; le génie militaire rétablit le courant. En avril, une grève de l’alimentation, lancée par la CGT, touche Paris. La fonction publique réclame le droit de grève (la Poste le 12 mars 1909), inimaginable pour Clemenceau. Des dizaines de postiers, ainsi que Marius Nègre, fondateur du Syndicat national des instituteurs, et le syndicaliste révolutionnaire Émile Janvion sont ainsi révoqués. La Ligue des droits de l’homme apporte son soutien aux révoqués.

Au printemps 1907, la révolte des vignerons du Languedoc s’étend à l’ensemble de la population de la région et prend une tournure insurrectionnelle. Le 10 juin 1907, le maire socialiste de Narbonne, Ernest Ferroul, démissionne, avec l’appui des maires locaux. Les viticulteurs réclament des aides équivalentes à celles accordées aux betteraviers du nord. Cinq ou six manifestants sont tués le 20 juin, la préfecture de Perpignan est incendiée, et le lendemain, le 17e régiment se mutine.

Le 21 juin, la Chambre confirme son appui à Clemenceau. Le 23, il reçoit le leader gréviste et non-violent, Marcelin Albert. Et, comme celui-ci, venu en train, lui dit candidement n’avoir pas de quoi payer son billet de retour, il lui fait remettre 100 francs, après avoir placé un journaliste dans la pièce voisine de son bureau. La Presse, faisant ensuite passer Albert comme « acheté » par le ministre, le discrédite auprès des vignerons… La grève s’essouffle, et le 29 juin 1907, la Chambre vote la loi revendiquée, qui fixe une surtaxe sur les sucres utilisés pour la chaptalisation.

En juillet 1907, deux grévistes sont tués à Raon-l’Étape. Caricature montrant Georges Clemenceau arbitrant le combat des viticulteurs du Midi contre les betteraviers du Nord.Caricature de Jean Veber évoquant les morts causées par la répression à Narbonne et Draveil sous le gouvernement Clemenceau (vers 1907-1908).

L’année suivante, il est confronté à la grève de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges : deux grévistes tués le 28 mai 1908. Le socialiste Édouard Vaillant accuse la « politique du gouvernement » d’être « responsable du meurtre ». Clemenceau rétorque : « la Chambre […] dira si elle veut faire avec nous l’ordre légal pour les réformes contre la révolution». Hormis les socialistes, la majorité le soutient. Le conflit redémarre le 2 juin 1908 à Vigneux, où deux grévistes sont tués et plusieurs blessés : il s’agit de la violence policière la plus grave depuis le début de la IIIe République, dans la mesure où les gendarmes ont tiré à bout portant dans une salle, sur des ouvriers désarmés et accompagnés de femmes et d’enfants. Le 30 juillet, toujours à Vigneux, quatre grévistes sont tués et il y a plusieurs blessés du côté des forces de l’ordre.

Clemenceau décide alors des arrestations massives dans les rangs de la CGT (Griffuelhes, Pouget, etc.), malgré l’attitude conciliante du secrétaire général. Des rumeurs insistantes font état d’un agent provocateur qui aurait été utilisé par Clemenceau pour dissoudre la CGT anarcho-syndicaliste qu’il abhorrait. Bien que l’existence d’un tel agent soit avérée (elle est l’objet d’une interpellation de Caillaux en 1911), l’enquête historique de Jacques Julliard, Clemenceau, briseur de grèves, relativise son importance dans les événements : comme le disait Péricat, le secrétaire de la Fédération du bâtiment, surestimer son rôle serait faire bien peu de cas « de la Fédération du bâtiment, de son Comité fédéral et de ses militants ».

En fin de compte, Clemenceau, tout comme Viviani, préfèrerait plutôt favoriser une tendance moins dure à la CGT, poussant à ce que celle-ci abandonne le vote par membres (un membre = une voix) au profit d’un vote par syndicat (une fédération = une voix).

Il est également confronté à des grèves d’employés voulant faire appliquer la loi sur le repos hebdomadaire votée sous Sarrien, notamment dans le secteur de la boulangerie.

Il devient rapidement ami avec le préfet de police Lépine — alors qu’ils ne s’aimaient guère au départ — et conduit d’importantes réformes de la police. Alors que la presse s’effraie des « Apaches », il soutient la création de la Police scientifique par Alphonse Bertillon, un des « experts » de l’Affaire Dreyfus, et des brigades régionales mobiles (dites « Brigades du Tigre ») par Célestin Hennion, nommé à la tête de la nouvelle Sûreté générale. Hennion met en place un fichier des récidivistes et crée un service d’archives, tandis que les brigades régionales fichent les « nomades ». Le projet de loi du 25 novembre 1908 « relatif à la réglementation de la circulation des nomades » aboutit à la loi du 16 juillet 1912 « sur le port du carnet anthropométrique d’identité » : recensant les empreintes digitales ; ce carnet, qui ne s’applique qu’aux Tsiganes, préfigure la carte d’identité et le livret de circulation.

Le cabinet Clemenceau ne se résume cependant pas à la répression. L’abolition de la peine de mort est mise à l’ordre du jour de la Chambre le 3 juillet 1908, à la suite d’une intervention de Joseph Reinach. Le gouvernement est pour, ainsi que Jaurès, Briand et l’abbé Lemire ; mais la commission parlementaire est contre et son rapport est approuvé le 8 décembre 1908 par une majorité rassemblant le centre et la droite catholique. Le projet de loi sur l’impôt sur le revenu, présenté en février 1907 par le ministre des Finances Joseph Caillaux, est bloqué par le Sénat. En revanche, la loi Ribot sur les habitations à bon marché (HBM) est votée en avril 1908, puis, en juillet 1909, la loi sur le bien de famille insaisissable, qui vise à protéger les paysans. Le corps de Zola est transféré au Panthéon.

Ce style de « premier flic de France » l’amène à se brouiller durablement avec Jaurès, qui n’écartait pas, au début de son cabinet, une possibilité d’alliance avec le leader radical. La SFIO et la CGT ne sont clairement pas sur la même ligne que le radical-socialisme de Clemenceau. D’où cet échange au Parlement :

« Monsieur Jaurès, vous promettez tout à l’ouvrier, mais vous n’êtes tout de même pas le bon Dieu !
— Et vous, vous n’êtes pas le Diable !
— Qu’en savez-vous ? »


Auteur :
Miguel Vasquez
Rédacteur
Publié le 29 décembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :