Politique et Humanité : Georges Clemenceau, partie 9

Miguel Vasquez présente George Clemenceau, partie 9.

Portrait gravé de Georges Clemenceau publié dans L’Illustration du 2 septembre 1893.

De l’Affaire Dreyfus au Sénat
Écriture et question sociale

Cet échec électoral force Clemenceau à se mettre en retrait. Il s’appuie sur ses talents d’écriture ainsi que sur sa notoriété pour faire face à ses difficultés financières ; il a en effet des dettes pour La Justice, où il remplace Pelletan à la rédaction en chef à partir d’octobre 1893. Un nouveau duel – il en a eu 12 au total, considérant ceux-ci comme la marque de l’accomplissement de la liberté individuelle garantie par la République – l’oppose à Paul Deschanel, qui l’a de nouveau impliqué, sans preuves, dans l’affaire de Panama, le 27 juillet 1894. Deschanel est légèrement blessé.

Clemenceau profite de ce répit pour écrire dans La Justice une série d’articles, rassemblés en 1895 dans La Mêlée sociale, avec une préface qui décrit un processus de civilisation rigoureusement inverse à celui prôné par le darwinisme social ; le jeune Maurras, pas encore devenu royaliste, la dit d’une « tumultueuse beauté ». Il y dénonce les tarifs Méline de 1892 qui protègent les cultivateurs de blé, mais pas, selon lui, les petits propriétaires terriens ni les populations urbaines, assujetties à une hausse des prix. Il ne cesse d’appeler à la réforme sociale, mettant l’accent sur la misère à travers des faits divers ; il reprend, à propos du chômage, la phrase de Marx sur « l’armée de réserve du travail ». Il critique la répression des grèves, fait l’éloge de Louise Michel, critique l’évolution du christianisme, qui, d’« insurrection des pauvres », est devenu un « syndicat des riches ».

Il s’élève contre la propagande par le fait des anarchistes, rappelant une « effroyable histoire de sang, de tortures et de bûchers, auprès desquels la bombe de Vaillant est une plaisanterie d’enfants ! » Il compare la psychologie de ce dernier à celle de Robespierre qui voulait « amener le règne de la vertu sur terre ». Comme Jaurès, il s’oppose aussi à la peine de mort, décrivant par le détail l’exécution d’Émile Henry : « Je sens en moi l’inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects. […] Le forfait d’Henry est d’un sauvage. L’acte de la société m’apparaît comme une basse vengeance. » Il s’oppose aux lois scélérates (1894), prenant la défense de l’ouvrage censuré de l’anarchiste Jean Grave, La Société mourante et l’anarchie.

Il s’attaque au libéralisme économique défendu par Léon Say, Yves Guyot et Leroy-Beaulieu : « Qu’est-ce que votre laissez-faire, votre loi de l’offre et de la demande, sinon l’expression pure et simple de la force ? Le droit prime la force : voilà le principe de la civilisation. Dès que nous avons constaté votre loi, à l’œuvre contre sa barbarie. »

Contre l’individualisme libéral et la non-intervention de l’État d’un côté, contre le collectivisme de l’autre, il préconise les réformes sociales et l’impôt sur le revenu et sur la propriété. Il ébauche néanmoins une possibilité d’entente avec Jaurès, affirmant que son programme n’est, en fait, que « la reprise du programme radical-socialiste défendu par La Justice depuis quatorze ans ».

Par ailleurs, d’août 1894 à 1902, il écrit dans La Dépêche de Toulouse, contrôlée par Maurice Sarraut, d’abord des chroniques littéraires, puis des articles politiques. Il collabore également au Journal (de 1895 à 1897), à L’Écho de Paris (1897), devient éditorialiste à L’Aurore et à l’hebdomadaire Le Bloc. Il publie des recueils d’articles : Le Grand Pan (1896), dans lequel il fait l’apologie du paganisme précédant le judéo-christianisme ; Au fil des jours (1900) et Les Embuscades de la vie (1903). Il s’essaie même au roman, avec Les Plus Forts (1898). Ses essais littéraires, qui ne remportent guère de succès populaire, sont raillés par Maurice Barrès, Charles Maurras étant plus indulgent. En revanche, Léon Blum est élogieux pour Le Grand Pan ainsi que pour son roman. Il écrit aussi une pièce de théâtre, Le Voile du bonheur, jouée au théâtre Récamier en 1901, mais sans grand succès.

Défenseur du capitaine Dreyfus

L’affaire Dreyfus permet à Clemenceau de revenir au premier plan. Entré comme rédacteur à L’Aurore en octobre 1897, il n’est pas au départ convaincu de l’innocence du capitaine Dreyfus, condamné au bagne en 1894. Approché par Mathieu Dreyfus, par Lucien Herr, le bibliothécaire de l’École normale supérieure, et par son ami Arthur Ranc, il entre progressivement dans l’Affaire.

« J’accuse… ! » à la une de L’Aurore du 13 janvier 1898.

Ranc l’envoie chez son vieil ami, dont il s’était éloigné, Auguste Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, qui a eu connaissance par Me Leblois du témoignage du lieutenant-colonel Picquart innocentant Dreyfus et accusant Esterhazy. Sans se prononcer sur l’innocence de Dreyfus, Clemenceau s’indigne contre le refus de transmettre les pièces du dossier à l’avocat de la défense, et réclame la révision du procès sur cette base. Loin de considérer que cela déshonore l’armée, il s’étonne au contraire que l’armée puisse ne pas être soumise à la justice ; il commence aussi à prendre conscience du rôle de l’antisémitisme.

C’est l’acquittement d’Esterhazy, le 11 janvier 1898, qui déclenche la crise ; le 13 janvier, Zola publie « J’accuse… ! », dont le titre a été trouvé par Clemenceau.

Georges Clemenceau lui dédicace ainsi l’Iniquité : « À Zola, pour l’avoir suivi dans la bataille ». La même année, il publie un ouvrage sur les mœurs de la communauté juive de Galicie, Au pied du Sinaï, qui, malgré les poncifs (« nez crochus », « maîtres du monde », « Juif crasseux »), s’achève sur une note conciliante.

Il plaide ensuite, aux côtés de son frère Albert, avocat, dans le procès intenté à Zola et au journal. Le 23 janvier 1898, il lance le néologisme d’intellectuel : « N’est-ce pas un signe, tous ces intellectuels, venus de tous les coins de l’horizon, qui se groupent sur une idée et s’y tiennent inébranlables ? »

Provoqué par Édouard Drumont, il défie celui-ci en duel le 26 février 1898. Le duel a été provoqué par un article comportant notamment les mentions suivantes :

« Je suis trop modeste, monsieur, pour prétendre que mes services militaires égalent ceux de tant de généraux et de tant d’officiers d’élite que Zola traîne dans la boue aux applaudissements de votre bande. Ils me donnent le droit, cependant, d’exprimer mon mépris pour l’homme qui ne s’est aperçu qu’il y avait une armée française que lorsqu’il a éprouvé le besoin de cracher dessus. […] Vomi par vos électeurs et redevenu journaliste, vous vous êtes fait le défenseur du traître Dreyfus. Vous êtes un misérable, évidemment, mais dans votre genre, vous avez au moins le mérite d’être complet. »

— Édouard Drumont

Clemenceau, tireur reconnu et se sachant opposé à un myope, choisit le pistolet comme arme du duel. Toutefois, aucune des trois balles tirées par chacun des deux adversaires, situés à vingt pas de distance l’un de l’autre, n’atteindra sa cible.

Absorbé par l’Affaire, il décline la proposition qui lui est faite de se présenter dans le Var pour les législatives de mai 1898.

Depuis décembre 1897, il publie sans relâche : près de 700 articles dreyfusards publiés entre 1899 et 1903 sont réunis en sept volumes (L’IniquitéLa Honte, etc.), articles qui sont des succès populaires, permettant au « Tigre » de rembourser la plupart de ses dettes. Malgré la réticence de son directeur Arthur Huc, il écrit également dans La Dépêche. C’est après la lecture publique des preuves alléguées contre Dreyfus, par le ministre de la Guerre Godefroy Cavaignac, le 7 juillet 1898, qu’il acquiert l’intime conviction de l’innocence du capitaine, sans toutefois changer sa ligne de défense.

Caricature antidreyfusarde de Clemenceau en horrible homme-hyène (Musée des horreurs de V. Lenepveu, 1899)

Cloué au lit par une bronchite contractée à la station thermale de Carlsbad, il ne peut assister au procès de révision en août-septembre 1899 à Rennes, ouvert peu après la formation du gouvernement de Défense républicaine de Waldeck-Rousseau. Il recommande alors d’attaquer frontalement les militaires, ce qui n’est pas suivi par Me Demange. En septembre 1899, alors que Dreyfus a été de nouveau condamné pour trahison, mais avec circonstances atténuantes — jugement dont Clemenceau moque l’incohérence —, Waldeck-Rousseau envoie le ministre Millerand proposer à l’équipe dreyfusarde d’accepter de demander une grâce présidentielle. Contrairement à Jaurès, Clemenceau y est opposé, préférant la justice et la reconnaissance de droit de l’innocence de Dreyfus plutôt qu’un acte de clémence : dans une lettre à Me Labori, il avait souligné : « Dreyfus n’est ici qu’un protagoniste symbolique. Il faut sauver tout ce que représente l’innocence aux abois. » Cependant, interrogé par Mathieu Dreyfus, qui refuse de demander la grâce sans l’unanimité de l’équipe dreyfusarde, il lui laisse le champ libre. Le président Loubet signe le décret de grâce le 19 septembre 1899. Cinq jours plus tard, Clemenceau réitère ses convictions :

« Oh! je n’ignore pas qu’on va poursuivre la réhabilitation de Dreyfus devant la Cour de cassation. […] Mais au-dessus de Dreyfus — je l’ai dit dès le premier jour — il y a la France, dans l’intérêt de qui nous avons d’abord poursuivi la réparation du crime judiciaire. La France à qui les condamnations de 1894 et de 1899 ont fait plus de mal qu’à Dreyfus lui-même. »

Dreyfus est réhabilité, le 12 juillet 1906 par un pourvoi en cassation ; ainsi, comme le préconisait l’avocat à la défense Me Henri Mornard, le conseil de guerre de Rennes a été annulé sans renvoi : « attendu en dernière analyse que de l’accusation portée contre Dreyfus rien ne reste debout » ; il est décoré le même jour par le général Gillain.

Georges Clemenceau s’oppose à la loi d’amnistie du 14 décembre 1900, qui concerne aussi bien le général Mercier que Picquart et Zola. En décembre 1899, Clemenceau quitte L’Aurore, indigné par un article d’Urbain Gohier qui se vantait d’avoir à lui seul défendu Dreyfus. Il crée alors un nouvel hebdomadaire, Le Bloc, qu’il rédige quasiment en entier. Il s’attaque à nouveau au colonialisme, s’intéressant en particulier au cas de l’Indochine, et critiquant au passage les missionnaires. Ce journal paraît jusqu’au 15 mars 1902.

Lutte contre le cléricalisme et le colonialisme au Sénat

Après dix ans d’absence, son retour à la vie parlementaire s’appuie sur ses nombreuses amitiés, mais aussi sur les résultats de ses campagnes d’agitation en faveur d’Alfred Dreyfus. Lorsqu’une place de sénateur inamovible se libère, ce qui provoque une élection partielle dans le Var, nombreux sont ceux qui l’incitent à poser sa candidature et se déclarent prêts à la soutenir. Réticent au départ, Clemenceau se laisse finalement convaincre par son éditeur, Stock, et surtout la délégation varoise menée par le maire de Draguignan. Une autre raison est que le général Mercier, ennemi acharné lors de l’affaire Dreyfus, s’est fait élire sénateur. La décision du Tigre est saluée par Jaurès.

Clemenceau photographié par Henri Manuel (1904).

Bien que Clemenceau ait affirmé antérieurement son radicalisme et son socialisme, il reste à l’écart du nouveau Parti radical-socialiste, créé en 1901, ce qui ne l’empêche pas d’être soutenu dans le Var par les radicaux d’une part, des républicains indépendants d’autre part.

Le 6 avril 1902, le radical hostile au bicamérisme, qui dénonçait le Sénat comme une institution antirépublicaine vingt ans plus tôt, est élu avec 344 voix sur 474 votants, contre 122 pour son rival, un conseiller général radical-socialiste. Les législatives d’avril-mai 1902 voient la victoire du Bloc des gauches et la formation du cabinet Emile Combes.

Après la réaction cléricale et militariste provoquée par l’Affaire Dreyfus, l’ordre du jour

républicain n’est autre que la séparation des Églises et de l’État, appelée de ses vœux par le Tigre depuis des décennies. Cependant, dès la rentrée, son discours du 30 octobre 1902 étonne l’assemblée. Constituant selon l’historien Michel Winock « une des bases de la philosophie républicaine en matière de laïcité et d’éducation », ce discours critique férocement la « politique romaine » et le « gouvernement romain », distingué de la « religion catholique romaine », ces deux composantes formant l’« Église romaine ».

Alors que la loi 1901 sur les associations visait uniquement les congrégations religieuses non autorisées, il pourfend la « théocratie » catholique et réclame la « suppression pure et simple au nom de la liberté » des « congrégations religieuses », « législativement » supprimées depuis 1790 : « Retirés du monde, les moines sont partout répandus dans le monde. La congrégation plonge ses racines dans tous les compartiments de l’État, dans toutes les familles. Et de toute sa puissance, elle enserre pour notre malheur cette société moderne, ce progrès, ce libéralisme que le Syllabus a condamné. »

Il défend cependant la « liberté d’enseignement », contestant, à l’encontre de Ferdinand Buisson (qu’il cite) et de la gauche républicaine, l’intérêt pour l’État du monopole de l’éducation : « l’État, au lieu de s’immobiliser dans le monopole, recevra de ses concurrents l’impulsion nécessaire à son propre développement d’éducateur. »

Le Temps s’alarme de ce regain de jacobinisme tandis que Péguy, pas encore converti, publie ce discours dans les Cahiers de la quinzaine, avec le titre : « Discours pour la liberté».

Il participe finalement à la chute du cabinet Combes, à la fois en raison de l’affaire des fiches et de la non-dénonciation du Concordat qui aurait dû, selon lui, être l’aboutissement de la crise provoquée par le voyage du président Loubet à Rome.

En avril 1905, lors des débats sur la loi de séparation des Églises et de l’État, Clemenceau passe à nouveau à l’attaque, cette fois-ci contre Aristide Briand et Jean Jaurès ; il s’oppose à leur frilosité à propos de l’article 4, qui concerne la dévolution de la propriété ecclésiastique aux associations cultuelles. Alors que le catholique Albert de Mun se félicite de « ce grand coup donné à la loi », Clemenceau traite Briand de « socialiste papalin » et accuse la nouvelle formulation de l’article de « [mettre] la société cultuelle dans les mains de l’évêque, dans les mains du pape » ; « voulant rompre le Concordat, la Chambre des députés est demeurée dans l’esprit du Concordat […] au lieu de comprendre qu’elle aurait pour premier devoir d’assurer la liberté de tous les fidèles, sans exception. ». Malgré cela, il vote la loi. Le 30 septembre 1906, la séparation de l’Église et de l’État constitue le deuxième thème de son discours à la Roche-sur-Yon.

Pas plus que sur l’anticléricalisme, revigoré par l’Affaire, Clemenceau ne cède quoi que ce soit sur le colonialisme. Dans L’Aurore du 13 juin 1904, il critique la domination française sur le Maroc, et se moque, le 2 avril 1905, au moment de la crise de Tanger, de la politique de l’inamovible ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé :

« Les politiques républicains, trouvant plus aisé de remporter des victoires sur les populations désarmées de l’Afrique et de l’Asie que de s’adonner à l’immense labeur de la réformation française, envoyaient nos armées à des gloires lointaines, pour effacer Metz et Sedan, trop prochains. Une effroyable dépense d’hommes et d’argent, chez une nation saignée à blanc, où la natalité baissait. […] Partis de France dans l’illusion qu’à la condition de tourner le dos aux Vosges, le monde s’ouvrait à nous, nous rencontrons l’homme de l’autre côté des Vosges devant nous à Tanger. »

La volonté de protéger le pays n’est jamais loin : « Être ou ne pas être, voilà le problème, qui nous est posé pour la première fois depuis la guerre de Cent Ans, par une implacable volonté de suprématie. » (L’Aurore, 18 juin 1905). Il s’éloigne de Jaurès, entré aux côtés de Jules Guesde à la SFIO, et critique l’internationalisme de Gustave Hervé dans « Pour la patrie » (12 mai 1905) :

« ils comprendraient peut-être que la nature humaine est à la racine de tous les faits sociaux, bons ou mauvais, et que la suppression de la patrie ne détruirait point le fondement universel de l’égoïsme humain, ne changeant que la forme des manifestations de violence inhérentes à l’homme, seul ou associé. »


Auteur :
Miguel Vasquez
Rédacteur
Publié le 29 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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