Politique et Humanité : Georges Clemenceau, partie 14

Miguel Vasquez, rédacteur, revient sur le parcours de Georges Clemenceau dans une quatorzième partie.

Président du Conseil pour la seconde fois
« Père la Victoire »

Georges Clemenceau portant un chapeau haut-de-forme, le 26 novembre 1917.


L’Homme enchaîné garde son nom jusqu’à l’accession de Clemenceau à la Présidence du Conseil, le 16 novembre 1917. Le 13 novembre en effet, le gouvernement Paul Painlevé tombe et le président Poincaré doit rapidement lui trouver un successeur. Il aurait eu alors à choisir entre Joseph Caillaux et Clemenceau. Bien qu’il n’aime guère Clemenceau, il préfère celui-ci, favorable à une victoire militaire et dont la force morale l’impressionne, plutôt que Caillaux, partisan d’une paix de compromis, mais accusé d’intriguer contre la France en faveur de l’Allemagne. Dès janvier 1917, Charles Ier d’Autriche avait entamé des pourparlers de paix secrets avec Poincaré, qui se montre enthousiaste et prêt à faire des concessions (colonies et avantages commerciaux) à l’Allemagne. Clemenceau, belliciste souhaitant la guerre jusqu’au bout, refuse cette paix négociée, prétextant que c’est un piège tendu par l’Allemagne.

À 76 ans, Georges Clemenceau devient ainsi à nouveau président du Conseil, malgré l’opposition de Briand et des socialistes (Marcel Sembat affirme à Poincaré que sa nomination susciterait un soulèvement immédiat). Hormis la presse socialiste, les journaux acclament sa nomination, jusqu’au New York Times, dithyrambique.

Son gouvernement est essentiellement composé de proches et de figures qui s’effacent derrière lui : Stephen Pichon aux Affaires étrangères, Jules Pams à l’Intérieur, Georges Leygues à la Marine, Louis Loucheur à l’Armement. Son ami Georges Mandel devient chef de cabinet et Jules Jeanneney sous-secrétaire d’État à la présidence ; dans son cabinet se trouve aussi Georges Wormser, son futur biographe. En novembre 1919, il fait entrer André Tardieu au gouvernement ; celui-ci reste un ami proche jusqu’à son entrée dans le Gouvernement Poincaré dans les années 1920. Lui-même se réserve le portefeuille de la Guerre (« La Guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires ! », avait-il dit en 1887 lors de l’affaire Schnæbelé). Il s’y adjoint les services du général Henri Mordacq, qui devient son chef de cabinet militaire et véritable bras droit pour les questions militaires.

Georges Mandel en 1919 fut assassiné par la Milice française après l’exécution de Philippe Henriot.

Le 20 novembre 1917, il annonce à la Chambre son programme de gouvernement : « Vaincre pour être juste, voilà le mot d’ordre de tous nos gouvernements depuis le début de la guerre. Ce programme à ciel ouvert, nous le maintiendrons. » Il rend hommage aux « poilus » comme au courage de l’arrière : « ces silencieux soldats de l’usine, sourds aux suggestions mauvaises », « ces vieux paysans courbés sur leurs terres », « les robustes femmes de l’arrière » et « ces enfants qui leur apportent l’aide d’une faiblesse grave ». Mais il affirme également la fin des « campagnes pacifistes » : « Ni trahison, ni demi-trahison : la guerre ! ». Il précise toutefois : « Nous sommes sous votre contrôle. La question de confiance sera toujours posée. » Il est acclamé. Seuls les socialistes lui refusent la confiance ; le lendemain, La Lanterne de Marcel Sembat écrit : « Depuis le début de la guerre, on n’a rien entendu d’aussi vide ! »

Il restaure la confiance, mettant tout en œuvre pour que la République soutienne le choc de cette guerre (Guillaume II prédisait justement le contraire, assurant que les démocraties — France et Royaume-Uni — s’effondreraient d’elles-mêmes si la guerre devait durer). Il s’attache d’abord à épurer l’administration, révoquant le préfet de police et le préfet de la Seine, ainsi que nombre de fonctionnaires jugés incompétents.

En matière de politique intérieure, Georges Clemenceau s’emploie à mater énergiquement toute tentative de révolte, de mutinerie ou de grève dans les usines. Il mène également une lutte énergique pour le soutien du moral des troupes. Pour ce faire, il pourchasse les pacifistes, les défaitistes, les « embusqués » (pour soutenir le moral des troupes) et fait également pression sur la presse favorable à ces mouvements sans pour autant utiliser la censure.

Il généralise l’appel aux troupes coloniales (la « force noire » du général Mangin, qu’il nomme à la tête du 9e corps d’armée malgré l’hostilité de Pétain), nommant le député sénégalais Blaise Diagne, qui vient d’adhérer à la SFIO, Commissaire Général chargé du recrutement indigène. Malgré les révoltes, 65 000 hommes sont ainsi recrutés dans les colonies en 1918. Il fait également appel à l’immigration italienne, négociant avec le président du Conseil Orlando pour obtenir cette main-d’œuvre d’appoint. 70 000 immigrants italiens sont ainsi en France en mars 1918. Par la loi du 10 février 1918, il obtient le droit de réglementer par décret « la production, la circulation et la vente » des produits servant à la consommation humaine ou animale, point sur lequel le cabinet Briand avait échoué en 1916. Ceci lui permet de renforcer l’économie de guerre.

Les défaitistes sont réprimés, soit à la demande de Clemenceau, soit par la justice. Ainsi, l’ex-ministre de l’Intérieur Malvy, lourdement attaqué par Clemenceau journaliste, demande à ce qu’une Commission de la Chambre examine son cas pour le disculper ; celle-ci le renvoie devant la Haute Cour de justice, et il sera condamné pour forfaiture à l’été 1918.

Le 11 décembre 1917, Clemenceau s’attaque directement à Joseph Caillaux, accusé de chercher une « paix blanche » (sans annexions) ; il demande la levée de son immunité parlementaire conjointement à celle du député Louis Loustalot. 397 députés votent pour la levée ; Caillaux est incarcéré en janvier 1918, Clemenceau refusant toute intervention judiciaire. Caillaux sera condamné par la Haute Cour en février 1920.

Georges Clemenceau frappe aussi la rédaction du Bonnet rouge, journal défaitiste subventionné par l’Allemagne, ainsi que Paul Bolo (dit « Bolo Pacha »), payé par l’Allemagne pour racheter Le Journal, ce qui lui vaudra d’être condamné à mort.

La censure est cependant allégée, étant restreinte aux faits militaires et diplomatiques : « Le droit d’injurier les membres du gouvernement doit être mis hors de toute atteinte », déclare-t-il à la suite de la publication d’un article qui le visait férocement. Il pose également régulièrement la question de confiance, se soumettant ainsi au contrôle parlementaire. À de nombreuses reprises, les chambres du Parlement doivent ainsi choisir entre soutenir ses décisions et le renverser.

Mettant la pression sur les États-Unis pour faire venir des troupes, il participe au Conseil supérieur de guerre interallié, dont la première réunion a lieu le 1er décembre 1917 avec Lloyd George, Orlando et le conseiller présidentiel de Wilson, Edward House, et à la Conférence interalliée pour tenter de mettre en place une direction intégrée des troupes.

Plus résolu et plus intransigeant que jamais, il conduit ainsi une politique de salut public qui porte ses fruits l’année suivante, consacrant un tiers de son temps à la visite des tranchées, suscitant l’admiration des « poilus » pour son courage (il se couvre la tête d’un simple chapeau). Le 8 mars 1918, il présente ainsi son programme de gouvernement à la tribune alors qu’il veut faire voter les crédits de guerre : Georges Clemenceau sur une brochure américaine de 1920 intitulée « Nos Alliés ».

« Vous voulez la paix ? Moi aussi. Il serait criminel d’avoir une autre pensée. Mais ce n’est pas en bêlant la paix qu’on fait taire le militarisme prussien.

Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre. Je fais toujours la guerre. »

Il ajoute alors : « Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur. » Churchill a ainsi dit de lui : « Dans la mesure où un simple mortel peut incarner un grand pays, Georges Clemenceau a été la France»

Le 24 mars 1918, trois jours après le déclenchement d’une nouvelle offensive du général Ludendorff, Clemenceau envisage sérieusement d’opérer un retrait du gouvernement sur la Loire, mais Poincaré l’en dissuade. Le « Tigre » se rend alors à Compiègne voir Pétain, qu’il juge à nouveau trop pessimiste.

Le 26 mars, il se rend avec Poincaré à Doullens, au nord d’Amiens. Il préfère alors Foch à Pétain comme généralissime des troupes interalliées, choix entériné le 14 mai après une rencontre à Beauvais, le 3 avril, avec Lloyd George et le général Pershing. Poincaré et Clemenceau se méfient en effet de Pétain, malgré cela nommé maréchal le 8 décembre 1918. Poincaré raconte ainsi que le « Tigre » lui aurait dit : « Imaginez-vous qu’il m’a dit une chose que je ne voudrais confier à aucun autre que vous. C’est cette phrase : « Les Allemands battront les Anglais en rase campagne ; après quoi, ils nous battront aussi. » Un général devrait-il parler et même penser ainsi ? »

À son surnom de « Tigre » vient s’ajouter celui de « Père la Victoire », qui résume à lui seul la part prise par lui au redressement de 1918, notamment pour son rôle dans la création du commandement unique. Après une nouvelle offensive lancée à partir du Chemin des Dames, qui permet à l’armée allemande de se trouver à 60 km de Paris (Pétain conseille alors à Clemenceau de quitter la capitale), le gouvernement est critiqué par les présidents des Chambres, Dubost et Paul Deschanel. Le 4 juin 1918, il obtient la confiance de la Chambre par 377 voix contre 110. Deux jours plus tard, un Comité de défense du camp retranché de Paris est institué, pour préparer les mesures en cas d’évacuation du gouvernement.

Le 30 juin 1918, se rendant au château de Bombon siège du Grand Quartier Général, il s’arrête visiter l’hôpital militaire no 23 créé dans l’orangerie du château de Vaux-le-Vicomte par Germaine Sommier, née Casimir-Périer – un de ses opposants politiques – qui pour son organisation le 1er juillet suivant sera citée à l’ordre de l’Armée ; il interrogea en anglais un blessé britannique mais refusa de parler à un Russe, et lors du déjeuner qui suivit, répondit ainsi aux questions de ses hôtes : « Nous avons encore de durs moments à passer, mais après, vous verrez, tout ira très bien ».

L’Illustration, 16 novembre 1918. Clemenceau à la tribune de la Chambre.Guerre 1914 – 1918.

À partir de la bataille de Château-Thierry, en juillet 1918, le vent commence à tourner. En octobre, alors que l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Turquie ont fait savoir qu’elles demandaient l’armistice sur la base des Quatorze points de Wilson, Clemenceau manque de démissionner à la suite d’une lettre de Poincaré, dans laquelle celui-ci refuse tout armistice tant que les troupes ennemies n’auront pas évacué tout le territoire français, voire l’Alsace-Lorraine. Alors que la droite (L’Action françaiseL’Écho de ParisLe Matin…) fait preuve de jusqu’au boutisme, réclamant d’aller jusqu’à Berlin imposer l’armistice, Clemenceau s’y refuse, préférant mettre fin au carnage et signer l’armistice du 11 novembre 1918. Ceci lui vaut l’ironique « Perd-la-Victoire » au sein de la droite nationaliste.Georges Clemenceau avec le Premier ministre du Royaume-Uni, David Lloyd George, et le président du Conseil des ministres d’Italie, Vittorio Emanuele Orlando, probablement en 1919.

Tandis que se profilent déjà de difficiles négociations pour la paix, il confie au général Mordaq le soir de l’armistice : « Nous avons gagné la guerre, non sans peine. Maintenant il va falloir gagner la paix, et ce sera peut-être encore plus difficile. »

Georges Clemenceau avec le Premier ministre du Royaume-Uni, David Lloyd George, et le président du Conseil des ministres d’Italie, Vittorio Emanuele Orlando, probablement en 1919.

Viscéralement antibolchevique, il lance, dans les dernières semaines de 1918, une importante opération en mer Noire pour soutenir les armées blanches en lutte contre la Révolution d’Octobre. Les moyens engagés fondent avec la démobilisation, et les soldats, épuisés, ne comprennent pas cette nouvelle guerre lointaine. L’échec de l’expédition est consommé au printemps 1919 avec la vague de mutineries qui secoue l’escadre de la mer Noire.

En compagnie du président de la République, il entreprend un voyage triomphal dans l’Alsace et la Lorraine libérées. Le 21 novembre 1918, l’Académie française l’élit à l’unanimité, aux côtés du maréchal Foch, mais il ne siège jamais. L’Humanité ironise : « M. Clemenceau a contribué à la Commune. Il est devenu conservateur. M. Clemenceau a été dreyfusard. Il a étouffé la justice. M. Clemenceau a assailli, criblé de sarcasmes et ruiné le Sénat. Il est sénateur. M. Clemenceau a mésestimé l’Académie française. Il en a été élu hier membre. »

L’empereur déposé Guillaume II écrit au contraire, dans ses Mémoires : « La cause principale de la défaite allemande ? Clemenceau. […] Non, ce ne fut pas l’entrée en guerre de l’Amérique, avec ses immenses renforts […] Aucun de ces éléments ne compta auprès de l’indomptable petit vieillard qui était à la tête du gouvernement français. […] Si nous avions eu un Clemenceau, nous n’aurions pas perdu la guerre. »

Auteur :
Miguel Vasquez
Rédacteur
Publié le 31 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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