Christophe Brossard : « la France se vide de ses technologies prometteuses »

ENTRETIEN. Christophe Brossard* est entrepreneur dans les technologies digitales. Citoyen alerte, il réalise depuis de nombreuses années une veille constante sur le monde numérique. Il nous raconte la difficulté à protéger l’innovation française du vampirisme financier.
*le nom a été changé

Christophe Brossard : « la France se vide de ses technologies prometteuses »

Front Populaire : Quel est votre formation et pourquoi cet intérêt pour les technologies numériques ?

Christophe Brossard : A la base rien ne me prédestinait à devenir un innovateur et entrepreneur dans les technologies numériques. Fils de petit commerçant, devenu moi-même commerçant après des études de marketing, je m’ennuyais quelque peu dans le train-train de cette activité routinière. Parallèlement, je développais une passion pour la plongée sous-marine et la prise de vue de films aquatiques. De fils en aiguilles je me retrouve en antarctique et participe aux tournages mémorables de documentaires animaliers. J’intègre plus tard une équipe de spécialistes des effets spéciaux qui développe des systèmes de caméras robotisées permettant le tournage de films 3-D relief pour le cinéma français, c’était au début des années 2000 bien avant que James Cameron ne développe des outils similaires pour la production de son film Avatar. Je deviens peu à peu grâce à une veille technologique quotidienne et à la lecture de tous les brevets importants sur le sujet un ultra spécialiste de la vision en trois dimensions et des différentes façons de filmer et d’afficher des images en relief. Cette expérience m’amènera à inventer une nouvelle technologie permettant d’afficher des images en 3-D relief sur les écrans TV 2D ordinaires. Ce sera le début d’une belle aventure technologique et entrepreneuriale qui me fera découvrir les coulisses du monde des entreprises innovantes (« start’up » en langage globish) et des rapports de forces avec le monde du capital-risque et des géants industriels du cinéma, de la télévision et du jeu vidéo.

FP : Vous avez créé une « start-up » dans les technologies de la vision en 3-D ? Comment résumeriez-vous cette aventure ?

CB : C’est une aventure humaine extraordinaire autant qu’une immersion dans le monde du capitalisme technologique et de la mondialisation. J’y ai rencontré autant de gens passionnés et bienveillants que de personnages prêts à toutes les manipulations pour vous piquer un bout de fromage et pourquoi pas tout le plateau. De l’invention d’une nouvelle technologie à sa réussite commerciale, le chemin est bien plus long que ce que vous imaginez au début. Il vous faudra constituer une équipe autour du projet, c’est sans doute l’élément le plus important et le plus difficile, trouver des associés/collaborateurs compétents, disponibles et motivés. En parallèle vous devrez déposer des brevets, chercher des financements publics et privés, participer à des concours, des appels à projet régionaux, nationaux, voir union-européens, trouver un incubateur d’entreprise, un fond d’amorçage, faire le tour des business angels (investisseurs privés). Pendant ce temps, sans argent, votre projet n’avance pas ou peu et vous risquez à tout moment de voir émerger un concurrent qui aura inventé, développé plus ou moins la même technologie/application. Quand enfin vous trouvez l’investisseur qui s’intéresse à votre projet, il faut le convaincre que son argent est bien placé dans l’achat d’action de votre entreprise innovante, que votre business plan lui démontre que la valeur de votre entreprise gagnera au minimum 15 % par an et que d’ici 3 à 5 ans vous vous engagez à revendre « votre bébé » à une grande entreprise technologique/industrielle prête à sortir quelques millions pour acquérir l’avantage concurrentiel que votre technologie pourra lui apporter. Soit vous acceptez de rentrer dans ce jeu purement capitaliste, soit vous restez sur le bord du chemin à regarder les trains passer. Si vous voulez simplement développer une entreprise fondée sur votre innovation et que vous souhaitez la voir grandir et rester indépendante le plus longtemps possible, vous ne trouverez aucun investisseur, car ce type de stratégie ne lui permet pratiquement aucune porte de sortie qui rémunérerait son capital à la hauteur qu’il estime nécessaire, 15% par an.

FP : Le système français permet-il la défense des projets de technologies numériques novateurs ?

CB : Le système français est assez bien fait dans l’accompagnement des porteurs de projets d’entreprises innovantes. Les Chambres de Commerces proposent une sorte de parcours fléché ainsi que des formations au pilotage de ce type d’entreprises. Cependant les systèmes de subventions ou de prêts sans garantie que vous pouvez obtenir en participant à des concours et appels à projets sont souvent bien trop longs à donner un avis favorable ou défavorable et l’argent est encore plus long à arriver… quand il arrive. Pour ma part après avoir remporté un de ces appels à projet et après avoir patienté plus de six mois avant l’arrivée des fonds, j’apprendrais qu’en fait, étant placé en fin de liste, tout le budget de l’année avait déjà été distribué pour d’autres projets innovants et que, par conséquent, je ne recevrais rien ni cette année, ni l’an prochain. Ce genre de dysfonctionnement bureaucratique a bien failli mettre à terre toute la suite du projet. Ceci est d’autant plus regrettable que j’apprendrais quelques temps plus tard qu’une personne non accréditée avait pu lire mon dossier confidentiel et ainsi pu prendre connaissance du fonctionnement de l’invention qui devait rester secrète jusqu’au dépôt du brevet…

FP : Au moins ces systèmes d’accompagnement permettent-ils d’éviter la fuite des technologies innovantes ?

CB :Pas vraiment, car si on prend un peu plus de hauteur de vue, là où le système d’aide à l’innovation français est le plus défaillant, c’est précisément lorsqu’il s’agit de conserver ses inventions stratégiques dans le giron national et à constituer au fil des ans une accumulation de puissance technologique qui profiterait d’une façon ou d’une autre au peuple français. On assiste au contraire à la mise en place d’un système qui finance l’innovation au berceau avec l’argent du contribuable et organise ensuite la vente des meilleures technologies aux géants industriels et financiers, américains, chinois, japonais ou allemands. En reprenant le modèle américain de financement de l’innovation (après la phase de berceau) par le capital-risque, c’est à dire par des personnes privées (souvent françaises) dont le seul objectif est de vendre la technologie dans laquelle ils ont investi au plus offrant (et donc au plus puissant), le système français est structurellement incapable de retenir et valoriser les meilleures technologies en France. En même temps que notre pays se désindustrialise par les effets du refus dogmatique de toute politique de contrôle des capitaux et des marchandises aux frontières (protectionnisme intelligent), il se vide de ses plus prometteuses technologies issues du génie de son peuple. La start-up nation n’est en fait qu’une pouponnière, un réservoir dans lequel les méga-entreprises étrangères viennent puiser les perles de technologie qui composeront leur future richesse.

FP : Ce système du « capital-risque » – qui aspire les innovations françaises vers des entreprises étrangères – peut-il être dépassé ? Si oui, comment ?

CB : C’est un problème impossible à résoudre tant qu’on reste dans un cadre de conformisme au dogme du néolibéralisme et à la mondialisation. Le jour où nous serons prêts à retourner ce cadre, de nombreuses choses qui paraissaient impossibles deviendront de nouveau possibles. Je n’ai pas de réponse certaine sur ce sujet, je peux cependant proposer certains angles de vues propice à la réflexion. Par exemple est-ce au capital risqueur (fût-il français) de décider seul quelles sont les technologies qui sont souhaitables pour l’avenir et le bien commun du peuple français ? A l’évidence non, le capital risqueur ne choisit d’investir dans une technologie que parce qu’il pense que cela va lui rapporter à court terme. Alors qui pourrait décider quelles sont les technologies importantes à financer et à conserver pour notre avenir ? L’État lui-même à la façon du « plan » cher au Général de Gaulle ? Une institution semi-étatique où des citoyens tirés au sort assistés d’experts en technologies décideraient ensemble des meilleures technologies pour eux même et les générations futures ? Cette idée me trotte dans l’esprit depuis que j’ai découvert les travaux et les expériences d’« Intelligence Collective » menées par le grand scientifique français, père de la fécondation in-vitro, le Pr Jacques Testart (1). Cet homme confronté très tôt à des choix éthiques complexes a mis en place un dispositif de délibération fort astucieux permettant de confronter les savoirs, souvent contradictoires, des experts de tel ou tel domaine avec le bon sens issu d’un panel de citoyens ordinaires. Cette méthode est à mes yeux l’une des plus abouties permettant de trancher de façon démocratique (ou s’en approchant) des questions complexes sur des sujets éthiques ou politiques.

(1) Cette vidéo explique en quelques minutes le fonctionnement et les avantages de sa méthode de délibération : https://youtu.be/wCAVBxcxnAI

Auteur :
La rédaction
Publié le 2 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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