Dans l’ombre du pouvoir : les éminences grises

CRITIQUE. Historien et professeur émérite de droit public, Charles Zorgbibe est spécialiste des relations internationales et de l’histoire diplomatique. Il a publié en octobre Les Éminences grises : dans l’ombre des princes qui nous gouvernent aux éditions de Fallois. Un cheminement historique passionnant dans les arcanes du pouvoir politique.

Dans l’ombre du pouvoir : les éminences grises

Ce livre en contient une multitude d’autres, c’est sa grande richesse. Il se compose de seize portraits illustrant les réalités de la haute politique, du 17èmesiècle à nos jours ou, si l’on préfère, de Richelieu à Charles de Gaulle et à François Mitterrand. En effet, dans le théâtre politique, la place d’éminence grise est une des plus convoitées. Elle consiste à rester dans l’ombre et à susurrer à l’oreille du prince, du moins dans sa représentation traditionnelle.

Peu connu du grand public, François Leclerc du Tremblay est celui à propos duquel l’expression d’ « éminence grise » a pour la première fois été employée. Celui que l’on surnommait le « Père Joseph » était le conseiller officieux du cardinal de Richelieu, grand ministre de Louis XIII, dans les premières décennies du 17ème siècle. « Éminence », parce qu’il a été élevé au rang de cardinal par Richelieu un peu avant sa mort. « Grise » parce qu’en tant que membre des capucins, il portait une robe de bure grise. A sa mort, le cardinal de Richelieu écrira : « Je perds ma consolation et mon unique secours, mon confident et mon appui. »

Si le Père Joseph a été le premier grand représentant officiel de cette lignée d’officieux, l’on pourrait théoriquement remonter loin dans l’histoire, par exemple à Alcuin, le grand conseiller de Charlemagne. Alcuin était toutefois un conseiller largement officiel et l’éminence grise se distingue d’un conseiller classique précisément par l’influence qu’il exerce largement au-delà de ses attributions officielles. On sait par exemple que le Père Joseph a joué un rôle déterminant dans l’issue de la Guerre de Trente Ans, cette première grande guerre civile européenne.

La France possède une place de choix dans l’ouvrage de Charles Zorgbibe. Si le portrait du Père Joseph ouvre le bal, une petite dizaine d’autres sont consacrés à des éminences grises de notre histoire nationale. On apprend notamment que Beaumarchais, expert en intrigues et en marchandages de toutes sortes, a fait partie du « Secret du roi », le service personnel d’espionnage de Louis XV, avant de se faire l’avocat d’une intervention française dans la guerre d’indépendance américaine. On découvre également l’incroyable parcours d’Antoine de Jomini, stratège militaire hors-pair qui, après avoir été l’éminence grise de Napoléon durant une décennie, devient celle de son ennemi russe, le tsar Alexandre Ier, pour la décennie suivante. Plus près de nous, on retrouve également Jacques Foccart, l’artisan des réseaux gaullistes et « Monsieur Afrique » du général de Gaulle ou encore François de Grossouvre, l’homme des dossiers sensibles de François Mitterrand.

Si la France est à l’honneur, elle n’est pas le seul pays ici représenté. La Russie tsariste, l’Allemagne wilhelminienne, l’Angleterre impériale, l’Amérique de Wilson et de Roosevelt y figurent également en bonne place. L’expression d’« éminence grise » est en effet appliquée hors de France tout d’abord en Allemagne au baron Holstein qui faisait et défaisait les Premiers ministres sous Guillaume II. Elle a ensuite traversé l’Atlantique ou elle a été reprise pour Henry Hopkins, le « Père Joseph » de Roosevelt.

Charles Zorgbibe s’est efforcé de classer les éminences grises en fonction de leur proximité avec les princes qui nous gouvernent ou nous ont gouvernés, mais aussi de la part effective qu’ils ont prise aux grandes décisions politiques de leur temps. On y redécouvre des pans parfois oubliés des relations diplomatiques, et des personnalités comme Juliette Adam, l’égérie de Gambetta dont Flaubert avait senti qu’elle était « plus puissante que tous nos ministres ». Le livre est assez original en ce qu’il permet de balayer des siècles d’histoire par la petite porte des grandes décisions stratégiques. Des grandes décisions dont on découvre qu’elles sont souvent annoncées dans la lumière, mais préparées dans l’ombre.

Mention spéciale aux éditions de Fallois pour la qualité d’édition de l’ouvrage et son excellente prise en main qui rend la lecture particulièrement agréable.

Auteur :
La rédaction
Publié le 3 janvier 2021

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :