Christophe Brossard : « Les outils technologiques d’une neuro-dictature sont déjà disponibles »

ENTRETIEN. Christophe Brossard est entrepreneur dans les technologies digitales. Citoyen alerte, il réalise depuis de nombreuses années une veille constante sur le monde numérique. Nous l’avons interrogé sur l’influence des technologies numériques sur la vie politique.

Christophe Brossard : « Les outils technologiques d’une neuro-dictature sont déjà disponibles »

Front Populaire : On sait que les technologies numériques sont utilisées comme outils d’influence dans le cadre d’élections présidentielles, notamment celles de Trump et Macron. Pouvez-vous revenir sur les outils et les méthodes utilisées (Cambridge Analytica…) ?

Christophe Brossard : L’affaire Cambridge Analytica est avant tout le révélateur médiatique de nouvelles techniques de propagandes politiques possiblement utilisées par d’autres géants de l’internet tel que Facebook, Twitter, Palantir, CIA, NSA. La fusion entre les sciences du traitement statistique des mégadonnées (big data) et les sciences sociales, plus particulièrement la psychométrie (la mesure quantitative des différents aspects de la psychologie humaine), permet depuis quelques années de faire du micro-profilage politique en analysant la vie numérique d’un individu même si celui-ci n’a aucune activité politique. En analysant simplement vos « LIKE » ou les sites internet que vous parcourez, il est possible pour certaines entreprises qui collectent précieusement ce type de données de dresser un portrait psychologique et politique relativement précis de votre personne. A partir de ce portrait une organisation politisée pourra vous adresser sous forme de publicité, plus ou moins repérable, des messages finement ciblés, éventuellement rédigés individuellement par une intelligence artificielle, qui vous encourageront à voter pour untel ou à détester son adversaire pour lequel vous auriez été enclin à voter. Si cette organisation est elle-même propriétaire de son propre réseau social fréquenté par des milliards d’utilisateurs, elle pourra via ses algorithmes gardés secrets, amoindrir la propagation des idées politiques qui déplaisent à son dirigeant, censurer ou bannir des utilisateurs qui pensent mal ou même censurer le discours d’un président dans l’exercice de ses fonctions.

FP : La société américaine Palantir – qui est toujours utilisée par la DGSI – n’a-t-elle pas été associée au scandale Cambrige Analytica ?

CB : Si Cambridge Analytica avait travaillé pour Hillary Clinton ou pour une marque de boisson gazeuse, les grands médias auraient probablement oublié de parler de cette affaire. Ce qui est techniquement reproché à cette société est d’avoir racheté à un chercheur en sciences sociales un fichier comprenant des données privées de citoyens, données qui avaient vocation à rester un sujet d’étude en science sociale et non à être monétisées par ce dernier. Ces données appartenaient pour l’essentielle à Facebook qui les utilisait pour vendre des publicités ciblées adressées à ces mêmes citoyens. Présenté de la sorte, on comprend que d’un point de vue strictement légal, ce scandale se résume à un simple litige commercial, comme tant d’autres, entre deux sociétés qui commercialisent le temps de cerveau de victimes plus ou moins consentantes. Quand on se penche plus en détail sur cette affaire, les choses apparaissent plus complexes que la version présentée par les grands médias. On apprend par exemple que si l’un des deux co-fondateurs de Palantir, Peter Thiel, a effectivement financé et conseillé le camp Trump, l’autre, Alex Karp, supportait le camp Clinton. On découvre également que selon le témoignage du lanceur d’alerte qui a dévoilé toute cette affaire, la société Palantir aurait également reçu via des employés de Cambridge Analytica une copie des données controversées. On apprend enfin à la lecture des emails – emails fuités et dévoilés via l’organisation Wikileaks – de John Podesta, président de la campagne d’Hillary Clinton en 2016, que Alex Karp a proposé les services de Palantir pour favoriser l’élection de Hillary Clinton. Le fait que la DGSI (les services de renseignements intérieurs français) ait décidé en 2016 d’adopter les services de Palantir, une société dont l’un des actionnaires historiques est le fond d’investissement de la CIA, est juste hallucinant et démontre le degré d’incurie de certaines de nos élites. Une décision prise un an seulement après que Wikileaks ait révélé que la NSA avait espionné et mis sur écoute les trois derniers présidents français, Chirac, Sarkozy et Hollande.

FP : N’est-il pas interdit de faire du profilage personnel, en France ?

CB : En France, le micro-profilage politique est interdit. C’est la raison pour laquelle lors de l’élection présidentielle de 2017, le candidat choisi par l’oligarchie a utilisé une alternative technologique non micro-ciblée au niveau des individus mais géo-ciblée au niveau des quartiers. Une équipe de trois jeunes français ayant participé à la campagne numérique d’Obama de 2012 ont ramené et adapté leur expérience à la législation française. Il s’agissait de déterminer quartier par quartier où les électeurs potentiels du « penseur de printemps » étaient les plus concentrés et ensuite d’aller motiver ces derniers en porte à porte ou par la diffusion automatisée de millions de messages téléphoniques enregistrés. Dans la lignée de l’incroyable décret du gouvernement Castex permettant le fichage des opinions politiques de la population française pour raison de sécurité, nous pourrions très bien imaginer que pour l’élection présidentielle de 2022, un nouveau décret nous annonce que pour « favoriser une vie démocratique plus directe », le micro-ciblage politiques devienne légal.

FP : Vous dites que les Big data permettent de connaître quasiment en temps réel les opinions d’une population ?

CB : Le Big Data permet, pour celui qui détient les technologies afférentes, d’analyser de plus en plus finement les réactions et les changements d’opinions d’une population. Les réalisations publiées par les équipes de recherche de Facebook, Google ou IBM en matière de compréhension sémantique de textes par des intelligences artificielles (IA) et de la qualité des résumés qu’elles sont capables de produire, ne laissent aucun doute. L’IA permet de lire et synthétiser tous les textes qui sont échangés sur les réseaux sociaux et d’une grande partie des emails. Si vous êtes capable d’agréger toutes ces données aspirées par les GAFAM, ce qui est le cas de la NSA à travers différents programmes dévoilés en 2014 par Edouard Snowden, vous avez la capacité théorique de suivre l’évolution idéologique et l’humeur d’une nation entière.

FP : Dans une conférence, vous parlez à ce sujet d’une possibilité de « neuro-dictature ». Qu’entendez-vous par là ?

CB : Les outils technologiques permettant la mise en place de véritables neuro-dictatures sont pratiquement déjà disponibles. J’entends par là des systèmes politiques ou la plupart des individus aurait l’illusion de la liberté mais où, dans les faits, la fusion des neurosciences, du neuro-marketing, du big data et de l’IA permettrait aux tyrans de manipuler les esprits à l’aide de stratégies et de ruses cognitives complexes, difficilement décelables, tout comme le prestidigitateur joue avec les failles de votre attention qu’il a lui-même organisées. Une sorte d’ingénierie sociale puissance 10 qui administrerait un traitement individualisé pour chaque citoyen déviant. Un système qui scruterait en temps réel le mécontentement d’une population et saurait, par détection d’effet de seuil, juste avant le déclenchement d’une explosion sociale, administrer les contres mesures nécessaires. Alors que la Chine a ouvert la voie avec son système encore primitif de crédit social, la pandémie de COVID 19 pourrait servir de prétexte à l’acceptation progressive d’un système qui s’en inspire, pour l’Occident.

Auteur :
La rédaction
Publié le 4 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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