L’image de Bernanos

ARTICLE. Si un homme et, également, un écrivain, sait me convaincre qu’il y a bien une civilisation française c’est assurément Georges Bernanos.

L’image de Bernanos

Si un homme et, également, un écrivain, sait me convaincre qu’il y a bien une civilisation française (c’est-à-dire: ce mélange de culture et d’énergie capables par leur réunion étrange et multiséculaire, avec un ensemble de grâces, de grâce, d’élan et d’allant en soudaineté, d’imprévu, de lucidité et de brusqueries, d’offrir à la fois la force d’ une tradition et d’une identité nationales et l’équivalent d’ une franchise de l’esprit comme d’ un passeport spirituel et moral, un guide complet qui permet d’aller vers ce qui touche à l’universel), c’est assurément Georges Bernanos. On pourrait en ajouter d’autres, bien sûr, mais c’est celui qui, probablement, me parle le plus sincèrement, me convainc aussi ou encore, avec le plus de précision, de déchirement et de courage !

Georges Bernanos s’inscrit, comme tout un chacun, entre deux dates. Celle de sa naissance, naturellement, située à Paris, le 20 février 1888 ; celle de sa mort, à Neuilly, le 5 juillet 1948. Mais sa vérité profonde est ailleurs : il n’a jamais déserté son enfance. On a tout dit de Bernanos : du bien, et parfois ou souvent et à coup sûr : bêtement, du mal ! Il y avait en lui, comme l’a signifié Roger Nimier, jeune hussard foudroyé : « un Grand d’Espagne. » Qui aimait la polémique, haute et vaillante, la foudre des mots, la foi et la bataille des idées franchement exprimées. Pourtant, rien d’un idéologue chez Bernanos : nul esprit « bobo ». Chez ce Parisien accidentel, rien de « l’intellectuel », non plus. Romancier de l’absolu, il fut un essayiste intransigeant. Et, peut-être bien aussi hélas pour lui : terriblement lucide.

Bernanos, Parisien accidentel ? Assurément. Sa mère venait, en effet, du Berry, son père de Lorraine. Et le gamin Bernanos passa son enfance en vieille terre d’Artois. En plus de ce profond et multiple enracinement provincial, il y a chez Bernanos quelque chose d’ antique; son image exacte est celle de Cassandre, la messagère incomprise de la fin de Troie, et une ardeur de chevalier médiéval. D’avoir dénoncé, avec force, les puissances de l’Argent, les turpitudes idéologiques et les catastrophes qui marquèrent le cruel vingtième siècle, depuis sa jeunesse monarchiste, jamais reniée, jusque dans la boue de la Grande Guerre, enfin pendant les horreurs des déchirements civils espagnols et de la Seconde Guerre mondiale et de la Libération et au-delà de ces nouvelles fautes, voilà ce qui fait mal aimer, et profondément mal juger Bernanos.

On voit en lui, stupidement, un prophète raté. A ceux, nombreux aujourd’hui, qui l’épinglent comme un papillon mort et sans lire un seul de ses livres, il répondait : « Un prophète n’est pas un homme très fréquentable. Je ne suis pas un prophète, mais il arrive que je voie ce que les autres ne veulent pas voir. »

Il fut un temps où l’on affirmait que pour comprendre la France, il fallait lire Balzac et Proust. La formule date un peu, si ces deux écrivains-là ne datent point. Pour mesurer ce que l’on doit à Bernanos, en France et au-delà d’elle, il faut le relire. Pour saisir l’horreur d’un monde dominé par la tyrannie économique et la technologie (cette combinaison qui rend chacun plus impersonnel et à chaque minute plus égoïste en affirmant rapprocher les êtres et les associer prétendument, et cyniquement dans les faits : dans un grand partage), relisez ‘La France contre les robots’. Pour sentir ce qui fait la richesse des traditions et l’apport qu’elles offrent pour l’avenir, il faut relire patiemment, franchement : ‘Scandale de la vérité’ ; nous vivons une crise de civilisation qui promet et permet tout en apparence, en mélangeant liberté et licence : Bernanos nous en avertissait, avec ‘La liberté pourquoi faire?’… Bernanos, en plus de ses essais, de ses pamphlets vifs et profonds, de ses colères ferventes, laisse sans doute, l’une des plus riches, l’une des plus fécondes œuvres de romancier : témoignent du flamboiement total de cette œuvre : ‘Le Journal d’un curé de campagne’, ‘Monsieur Ouine’.

Intéressé par le cinéma, Bernanos, pour ses ‘Dialogues des Carmélites’, s’inspira d’une page cruelle de notre histoire nationale et révolutionnaire et d’une nouvelle de Gertrud von Le Fort, ‘La dernière à l’Échafaud’. Ses ‘Dialogues…’ ne devinrent un film qu’après la mort de Bernanos. Avant cela, ils passèrent la rampe, magistralement, au théâtre. Avant de fournir à Francis Poulenc, en 1957, l’un de ses plus beaux, plus prenants et plus âpres opéras.

Pour Bernanos, si les saints et les héros sont tels qu’ils sont, c’est : « qu’ils ne sont pas sortis de l’enfance, mais qu’ils l’ont peu à peu agrandie à la mesure de leur destin ». Il écrivait aussi : « J’ai été élevé dans le respect, l’amour, mais aussi la plus libre compréhension, non seulement du passé de mon pays, mais de ma religion. Comprendre pour aimer, aimer pour comprendre, c’est bien là, probablement, notre plus profonde tradition spirituelle nationale. […] Je crois toujours qu’on ne saurait réellement ‘‘servir’’ – au sens traditionnel de ce mot magnifique – qu’en gardant vis-à-vis de ce qu’on sert une indépendance de jugement absolue. C’est la règle des fidélités sans conformisme, c’est-à-dire des fidélités vivantes. » Cette définition, c’est l’image que doit laisser Bernanos. C’est aussi, à plus de soixante-douze années de distance de lui, l’héritage qu’il nous offre. Un héritage sans prix et dont il faudrait que nous soyons véritablement conscients, tous, nous les Français maladroits que nous sommes (mais Français au sens valable, ce que nous espérons être encore…). Dans ce présent si malaisé qu’est l’actualité. Mais aussi, avec un peu d’évidence franche et d’innocence enfantine saine et chaleureuse, pour l’avenir qu’il faut vouloir construire !

Auteur :
Raphaël LAHLOU
Historien et géographe
Publié le 6 janvier 2021

Publié par magrenobloise

Webmagazine

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