Frédéric Farah : « Une certaine idée du service public est en train de mourir »

ENTRETIEN. Frédéric Farah est économiste, chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne (Paris I) et enseignant. Il est l’auteur de Fake State chez H&O. Il interroge avec nous le sens de l’immixtion, en France, du bénévolat dans les transports publics.

Frédéric Farah : « Une certaine idée du service public est en train de mourir »

Front Populaire : A Libourne (Gironde), le maire a annoncé faire appel avant l’été à des bénévoles pour conduire les bus. Ce sera une première en France. Qu’en pensez-vous ?

Frédéric Farah : Nous pouvons voir la chose favorablement de prime abord, car des communes pourront bénéficier d’une desserte. Mais au-delà du caractère pratique, c’est la déshérence des services publics qui apparaît criante. Pourquoi cette question n’a pas fait l’objet d’un traitement antérieur ? N’oublions pas que la fonction première de la SNCF est de répondre aux exigences de l’aménagement du territoire. On aurait pu imaginer qu’elle prenne l’initiative ou que l’échelon régional veille à ce service. Par ailleurs, il est nécessaire qu’une activité d’intérêt général fasse l’objet d’un véritable statut pour celui qui l’exerce : formation, emploi protégé, rémunéré. Vous voyez la logique inégalitaire malgré tout à l’œuvre, puisque d’autres communes, ayant potentiellement les mêmes besoins ou les mêmes manques, ne trouveront pas forcément des associations prêtes à faire le travail, et c’est là que la puissance publique devrait agir.

FP : Le maire reconnait lui-même que cette initiative permettra de desservir des territoires périphériques qui ne le seraient pas autrement. Un effet du « Fake state » ?

FF : S’il n’y a pas d’autre façon, c’est parce que la puissance publique n’est plus au rendez-vous et n’apporte plus aux citoyens la sécurité et les services dont ils ont besoin. Regardons bien les choses en face, l’Etat central et ses moyens déconcentrés se sont pleinement affaiblis. Au niveau local, les collectivités locales doivent multiplier des missions avec des moyens en réduction. La fin de la taxe professionnelle, la transformation de la taxe d’habitation ont affecté leurs ressources. Le « fake state » produit des effets de bricolage : il faut trouver des solutions, en fabriquer pour compenser l’abandon des services publics ou la réduction de leurs moyens ou la transformation de leur mode de gestion.

FP : « Le gouvernement m’a déjà invité à aller plus loin car ce système peut être décliné ailleurs en France », a déclaré le maire. N’est-ce pas finalement le rêve ultime de la start-up nation ? Un sommet de « flexibilité » du travail ?

FF : Bien sûr, cette tendance est au cœur de la logique macronienne, elle-même partie prenante d’une logique plus large qui consiste à comprimer le coût du travail, lequel n’est considéré que comme un coût et non comme un revenu. C’est le développement d’emplois toujours plus précaires et peu qualifiés. C’est aussi la dynamique du capitalisme de plateforme, consistant à développer un nombre croissant d’emplois mal payés, peu considérés.

FP : Le fait de faire appel à des citoyens bénévoles pourrait être vu comme une forme accomplie de cynisme. En étant provocateur, ne pourrait-on pas y voir une forme d’esclavagisme « cool » ?

FF : On peut effectivement assez légitimement y voir du cynisme. Derrière les abandons de service public voulus depuis plus de quatre décennies, le pouvoir veut nous faire croire à l’émergence de solidarités nouvelles qui incarneraient la modernité. En réalité, l’objectif sous-jacent est assez évident. Si l’expérimentation fonctionne, les uns et les autres vont s’y habituer, et il sera de moins en moins évident d’exiger un véritable service public. C’est une sorte de mise sous perfusion de la conscience citoyenne. Progressivement, une certaine idée du service public ira mourir dans des livres d’histoire et viendra à s’égarer dans les mémoires.

Auteur :
La rédaction
Publié le 9 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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