Série « Parlement » : une farce eurosceptique ?

CRITIQUE. La web-série de France Télévision, Parlement, met en scène les arcanes du pouvoir européen. Une satire originale, drôle, et qui, consciemment ou inconsciemment, questionne en profondeur le sens du projet technocratique européen.

Série « Parlement » : une farce eurosceptique ?

C’est la première web-série de France Télévision et elle jouit déjà d’un petit succès après quelques mois d’exploitation. La première saison a été diffusée en avril 2020 et la deuxième saison est déjà en cours de tournage. Pourtant, le pari n’était franchement pas gagné : accrocher le public sur la base d’un sujet aussi froidement bureaucratique que le parlement européen.

Le pitch est assez simple. L’histoire narre les tribulations d’un jeune attaché parlementaire français consciencieux, Samy Cantor (Xavier Lacaille), au cœur du temple de la « démocratie » européenne. Les premiers épisodes mettent en scène son arrivée au service du député centriste Michel Specklin (Philippe Duquesne). Affable et courtois, empli de convictions, de bonne volonté et de sérieux, Samy va être confronté dès les premières minutes de la série à la fatidique absurdité du lieu. Un sentiment qui ne fera que se renforcer, malgré la remarquable capacité de résilience et d’adaptation du jeune homme.

« L’idée n’est pas de porter aux nues ou de descendre en flèche l’Union européenne mais de montrer comment elle fonctionne », a déclaré Noé Debré, le réalisateur. Il faut reconnaître que cette constatation est parfaitement objective. C’est véritablement le sentiment qui se dégage après le visionnage des dix épisodes que constitue la première saison. En effet, le réalisateur a l’intelligence de ne condamner ni d’idolâtrer aucun camp politique. Il se contente de mettre en exergue l’absurdité technocratique d’un projet politique dont il ne conteste en soi pas le fondement idéologique.

Via des clins d’œil ou au détour de dialogues, on distingue clairement une critique des représentants populistes comme Matteo Salvini ou Viktor Orban. De même, la représentante du Brexit est une caricature de niaiserie et d’inaptitude caractérisée (néanmoins très drôle). On pourrait alors se dire qu’il y a parti pris, mais ça ne serait faire que la moitié du chemin. Le député centriste Michel Specklin, joué par l’impeccable Philippe Duquesne, est l’archétype du planqué presque touchant de lâcheté et d’incompétence. Ignorant tout du fonctionnement de l’institution dont il est pourtant député, Michel déclare ainsi sereinement : « ça fait trois ans que je suis ici. C’est pas maintenant que je vais demander comment ça marche ! ». Les sociaux-démocrates ne sont pas franchement présentés sous de meilleurs auspices. Ils sont surtout dépeints comme des épiciers calculateurs et des tricheurs dans des guerres picrocholines de sous-commissions.

Sauf que ! Et c’est là notre thèse : la réalité que dépeint la série, avec un véritable humour – et parfois une certaine exagération, cela va sans dire –, suffit pour susciter l’euroscepticisme. Il n’y a effectivement pas besoin d’être pour ou contre l’UE, il suffit de montrer « comment elle fonctionne », comme le dit le réalisateur, pour que le sentiment de non-sens infuse. En effet, à quoi assiste-t-on réellement, une fois retranchés les exagérations, les gags et les quiproquos ? Deux faits majeurs éclatants :

1- D’abord, l’absurdité d’un immense bordel bureaucratique où l’utopie d’un rêve politique d’unité peine véritablement à triompher d’un réel beaucoup plus cynique. Le spectateur suit le combat de Samy pour faire passer un amendement interdisant le « finning » (ablation des ailerons de requins) à la commission « pêche ». Il en sera constamment empêché par tout un tas de manipulations, de soudoiements, de martingales politiques et de règles structurelles absurdes : « Et là ça devient assez simple, puisque le compromis F qui modifie le paragraphe 13 est composé de l’amendement 45 déposé par le PPE, de l’amendement 67 des Verts, auxquels s’ajoute un amendement 13 des socio-démocrates », lance ainsi Eamon, joué par William Nadylam. Le pouvoir des milliers de lobbyistes qui circulent dans les couloirs et les conflits d’intérêts émergents de la pratique du pantouflage (circulation public/privé) sautent par ailleurs aux yeux.

2– La permanence du fait national et l’inexistence d’un quelconque intérêt européen. D’épisodes en épisodes, la permanence des nations éclate en plein jour, et les seuls accords qui peuvent exister se font nécessairement sur les plus petits dénominateurs communs, quand ils ne sont tout simplement pas utilisés comme monnaie d’échange pour des sujets politiquement plus lourds. « Tu cherches à me soudoyer pour qu’on devienne amis », lance une attachée parlementaire britannique à Samy, qui lui répond alors : « Ce n’est pas ce que fait l’Allemagne avec tous les pays de l’Union européenne ? » Et dès lors que les esprits s’échauffent, les vieilles permanences géopolitiques refont surface, l’Espagnol devenant « le franquiste » et l’Allemand, « le boche ».

On aurait sans doute tort de faire de cette série un manifeste de politique internationale. Mais sous des atours potaches de gags d’ascenseurs, la série propose un cocktail subtil d’humour et de leçon de réel. France.tv considère elle-même sa série comme « politiquement (pas) correct » au seul titre qu’elle décrit le réel avec humour. C’est dire ! Au final, elle est l’illustration, peut-être partiellement à son insu, de l’excellente formule de l’historien Olivier Delorme selon laquelle « l’Union européenne n’est pas une addition de volontés mais une soustraction d’objections. On ne fait pas un destin politique avec une soustraction d’objections. » Le général de Gaulle disait en substance la même chose avec une métaphore plus culinaire : on ne fait pas d’omelettes avec des œufs durs.

Auteur :
La rédaction
Publié le 9 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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