David Teuscher : « Aux États-Unis, la perspective de sécession est désormais probable »

ENTRETIEN. Géopolitologue et professeur agrégé, David Teuscher est spécialiste de l’Amérique du Nord et l’auteur de Vers les États-Désunis ? chez Perspectives Libres (2019). En ce jour d’investiture du nouveau président américain, joe Biden, il se livre pour nous à une analyse des fractures américaines ainsi qu’à une prospective des enjeux.

David Teuscher : « Aux États-Unis, la perspective de sécession est désormais probable »

Front Populaire : Revenons rapidement sur la « prise du Capitole ». Certains ont parlé de « coup d’Etat », n’était-ce pas largement abusif ?

David Teuscher : Le terme ne correspond pas dans le sens où il n’y a pas eu de renversement ni de prise du pouvoir. En revanche, sachant que mon champ d’analyse recouvre la thématique du séparatisme, j’interprète l’évènement du Capitole du 6 janvier dernier comme une révolte, un refus, qui, cette fois, a atteint un nouveau stade dans la division des États-Unis. Il est révélateur des profonds clivages qui divisent les Etats-Unis… et dans la capitale fédérale qui plus est ! L’image du manifestant en taureau à la place centrale de la Chambre des représentants peut rester dans l’Histoire, et ressortir… Il faut se rendre compte que les Etats-Unis se vantent d’être la plus grande démocratie du monde (ce qui est exagéré) ! Mais il faut reconnaître que voir des manifestants faire irruption dans la Chambre des représentants crée une image inédite depuis plusieurs décennies !

FP : Vous qui avez beaucoup écrit sur les fractures au sein de la société américaine, n’est-elle pas plus divisée que jamais, à l’aube de la présidence Biden ?

DT : Justement, l’évènement du Capitole montre que les électeurs de Trump se sentent bafoués, trahis, et volés sur le plan de l’élection. Fraudes ou pas, que l’on y adhère ou pas, la question n’est plus là. Je note que cette élection cristallise les attentes de deux Amériques :

– Les « îles démocrates » : une Amérique progressiste, cosmopolite, localisée dans les grandes villes sur le pourtour périphérique du pays, tournée vers l’extérieur et voulant renouer avec le monde, après les années Trump.

– Le « mainland républicain » : une Amérique conservatrice, rurale, que l’on trouve surtout à l’intérieur des terres et davantage tournée vers son propre développement.

Bref, en plus des forts clivages ethniques, héritages culturels des anciennes aires de colonisation, disparités économiques entre régions, idéologies, milices, s’ajoute un bipartisme politique qui s’est montré au grand jour. L’Amérique est désormais véritablement fracturée. La superposition de ces divisions internes se recoupent cartographiquement ! D’ailleurs, ces divisions internes sont pour moi devenues des ingrédients de sécession.

Il est probable qu’une partie de l’électorat de Trump, parmi les déçus, se dise désormais : « On a perdu Washington et l’Etat fédéral, laissons tomber, et revenons à notre Etat fédéré ». Quelques villes moyennes et comtés pourraient connaitre des mouvements sporadiques et gagner un ou plusieurs Etats. En ce cas, le maintien de l’ordre fédéral serait sévère. Alors, la rupture serait définitivement consommée. Il ne faut surtout pas oublier que les Etats-Unis sont nés de la sécession. Je vous rappelle qu’en 2014, un sondage de Reuters paru dans le New York Times donnait un Américain sur quatre en faveur de la sécession de son Etat ! La perspective de sécession, voire d’émeutes armées, est désormais probable, selon moi, ou du moins largement plausible.

FP : En quelques années, Trump a réussi à imposer le « trumpisme ». Quelle définition pourrait-on donner du « Bidenisme » ?

DT : La logique de Biden est de s’inscrire dans l’héritage d’Obama. Certains membres de son administration ont d’ailleurs été repris par Biden. Mais, il est trop tôt pour savoir de quoi sa présidence sera véritablement faite. Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet, parfois contradictoires. Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est que l’administration Biden s’emploiera à annuler la plupart des décisions de Trump : construction du Mur du Mexique, droits de douane, relocalisations encouragées sur le sol national…A l’heure où nous parlons, Joe Biden s’apprête déjà à signer une quinzaine de décrets pour prendre le contre-pied des grandes mesures de Trump (climat, immigration, lutte contre le racisme…)

FP : Trump doit une grande partie de sa popularité à la doctrine de l’América First, largement partagée par le « mainland républicain » dont vous parlez. Pour autant, certains prétendent que l’America First sera toujours d’actualité avec Biden. Qu’en pensez-vous ?

L’America First (l’Amérique d’abord) renvoie à un recentrage de la politique américaine sur son territoire, soit un certain « isolationnisme » comme le disent certains manuels. Bref si j’ose dire, « on s’occupe de chez nous d’abord ». Dès lors, faisons une constatation, et prenons une photo de la situation intérieure.

État des infrastructures de transport aux États-Unis, de 1988 à 2017
État des infrastructures de transport aux États-Unis, de 1988 à 2017

Le graphique montre l’état des principales infrastructures aux Etats-Unis. Pour la 1ère puissance mondiale, l’état moyen ne reflète pas cette puissance. Il est noté D, soit en catégorie « risquées/mauvaises ». Le pays apparait comme un « colosse aux pieds d’argile ». L’aménagement du territoire est faible, peu développé. Le coût de rénovation pour que l’état moyen revienne à B s’élève à 4590 milliards $ et il manque environ 1500 milliards $ au gouvernement fédéral ! Trump voulait lancer un New Deal de 1000 milliards $ pour rénover le tout, mais il n’a pas pu ou pas eu le temps. Donc, peu importe le président, les Etats-Unis vont devoir se reconcentrer sur leur politique interne. Ce serait un chantier nécessaire et dangereux. Sinon, ce seront des Etats fédérés qui s’en chargeront, si le gouvernement fédéral n’en est pas capable. Nous verrons les annonces de Biden…

FP : En tous les cas, est-ce un retour à l’interventionnisme ?

DT : Trump a essayé de freiner l’interventionnisme militaire au possible, mais en donnant quelques gages certes. En fait, la question va au-delà de Biden ou Trump, mais doit être pensée à l’échelle du pays. Les Etats-Unis consomment plus que leurs ressources nationales propres. Autrement dit, leurs besoins excèdent les ressources à disposition. Je vous renvoie à la carte suivante de Pierre Royer (2012), parue sur Diploweb, qui est très bien construite. On voit que les Etats-Unis sont surtout dépendants du pétrole. Même s’ils cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement (dont les schistes bitumineux), les pays fournisseurs restent essentiels dans le mix énergétique des États-Unis. De plus, les États-Unis comptent -officiellement- 600 à 700 bases militaires dans le monde, auxquelles on peut rajouter une centaine de bases officieuses. On voit qu’elles sont situées près des pays fournisseurs, le long des voies d’accès maritimes et des passages stratégiques. En ce sens, les Etats-Unis veulent s’assurer l’accès aux ressources du monde. Sa présence militaire est donc amenée à se poursuivre, notamment dans l’arc de crises du Moyen-Orient jusqu’en Afrique.

Doc - Les États-Unis : le « Maitre de la mer » ?
Doc – Les États-Unis : le « Maitre de la mer » ?

FP : Donald Trump était très sceptique au sujet de l’Union européenne. Les européistes ont d’ailleurs salué vigoureusement l’élection de Biden. Les relations vont-elles se renforcer ?

DT : Les dirigeants européens souhaitaient l’élection de Biden, espérant un réchauffement des relations. Il faut dire que Trump avait instauré une situation de rapport de force larvé qui était inédit de la part d’un président américain envers l’Union européenne, que certains qualifient d’ailleurs d’« États-Unis d’Europe ». Donc, oui, les relations internes du bloc atlantique vont relancer des liens déjà très étroits, et même interdépendants. Ce n’est pas très bon signe pour l’Union européenne, mais tout dépend du point de vue depuis lequel on se place. Certains pays européens comptent beaucoup sur les Américains…D’autre part, l’UE cherche à diversifier ses pays fournisseurs d’énergie pour s’affranchir de la dépendance vis-à-vis de la Russie et du Moyen Orient. A ce titre, le gaz et le pétrole issus des schistes bitumineux peuvent être une alternative prodiguée par le grand allié états-unien. Le mix énergétique serait certes plus diversifié, mais il y a un prix : une Europe toujours en situation de dépendance tant sur le plan économique qu’énergétique.

FP : Joe Biden veut également renforcer l’OTAN, organisation largement décriée par Donald Trump. Est-ce une mauvaise nouvelle pour l’indépendance stratégique européenne en général, et française, en particulier ?

DT : La France a souvent été la première armée du monde. Elle s’est développée, modernisée, a créé un complexe industrialo-militaire, même en dehors de l’OTAN. Or, les conflits modernes sont tellement complexes, asymétriques et coûteux que l’on trouve des logiques de coalitions : recoupement des informations, logistique, États partageant des intérêts proches… Sur le papier, cela peut se défendre, mais dans la réalité, cela se paye souvent du prix de l’indépendance. Si on regarde un peu dans le détail, on voit que la France a tous les moyens de redevenir indépendante en matière militaire, mais il faudrait une volonté politique. Y a-t-il une volonté politique ?

FP : La Russie et la Chine sont les grands adversaires déclarés de l’Amérique de Biden. Faut-il s’attendre à une montée des tensions, et si oui, sous quelle forme ?

DT : Certains, dont Trump, ont avancé que Biden se coucherait devant les présidents russe et chinois. Je n’en crois rien. Au contraire, les États-Unis sont (encore) la 1ère puissance mondiale et veulent se garantir un accès aux ressources. Ils entendent bien le rester et ne pas se laisse surpasser (je vous renvoie aux débats autour de la notion de « piège de Thucydide »). C’est une constante depuis 1945. Hors du discours électoral, c’est leur doctrine géopolitique par-dessus tout ! On peut donc s’attendre à une poursuite des sanctions contre la Russie et une tension commerciale avec la Chine, mais aussi quelques conflits entre ces grandes puissances par pays interposés (Syrie, Taïwan…). Toutefois, notez bien une chose ; les éléments flagrants de tensions et de divisions qui fracturent les États-Unis et dont nous avons parlés en début d’entretien sont connus du monde, donc aussi des Russes et des Chinois…

Auteur :
La rédaction
Publié le 20 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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