Penser une politique étrangère girondine

OPINION. Nous évoquions hier les dangers pour la nation de la création de la Collectivité européenne d’Alsace. Voici un texte qui d’une certaine manière prolonge et nourri la réflexion et les questionnements sur les thèmes de la décentralisation et plus globalement sur la possibilité de mettre en œuvre une politique girondine en France.

Penser une politique étrangère girondine

Michel Onfray évoque souvent un Etat girondin – décentralisateur, provincial, communal, basé sur la coopération – contre l’Etat jacobin actuel – centralisateur, parisien si ce n’est dorénavant bruxellois, basé sur la direction. Si on connaît déjà bien l’Etat jacobin, on se demande à quoi ressemblerait concrètement un Etat girondin. Or, un champ d’action régalien semble échapper aux logiques girondines : la politique étrangère parait être un instrument par excellence jacobin ; sans centralisme, comment concevoir une action extérieure nationale cohérente ? Dès lors, peut-on penser des relations internationales qui soient girondines ? C’est ce que nous nous proposons de faire.

Depuis le Traité de Westphalie de 1648, les Etats sont les acteurs prédominants du système international. Deux mouvements contigus ont mis fin à leur règne. La Mondialisation, tout d’abord, a rendu inopérante la distinction nette entre l’extérieur et l’intérieur, entre l’étranger et le national, par la libre-circulation des biens, des services et des Hommes, et donc, par l’effacement des frontières. La décentralisation, ensuite, a desserré quelque peu la tutelle de l’Etat sur les collectivités territoriales, leur permettant de s’insérer dans ce nouvel environnement international. Au côté d’un Etat centralisé, des régions, des départements et des communes développent leur propre politique étrangère dans le respect de leurs compétences propres : c’est ce qu’on appelle « la diplomatie des villes ». Ce nouvel état de fait permet de penser des relations internationales girondines.

Pour analyser leurs potentiels et leurs limites, il convient d’utiliser une méthode chère à Michel Onfray : faisons de la généalogie.

Les relations internationales des collectivités débutent par un acte politique que nous connaissons tous, car tous les villages et les villes françaises sont jumelés avec un, deux, voire plus, de communes étrangères. Les jumelages prolifèrent après la Seconde Guerre Mondiale, à partir des années 1950. Leur motivation est avant tout symbolique : il s’agit d’établir des liens d’amitié et d’échange entre les communes d’un pays à l’autre après les deux grandes saignées de la première moitié de ce siècle. Autant dire de bons sentiments, rien de très concret, sauf d’organiser les voyages de quelques écoliers et de payer des vacances à certains élus. Mais la volonté de coopérations transnationales concrètes entre communes existe depuis plus longtemps ; depuis le congrès international sur l’urbanisme et l’organisation de la vie communale de Gand en 1913, durant lequel il était question d’entente pacifique – voilà pour les bons sentiments -, mais également de réfléchir aux défis techniques de la croissance des villes – voilà pour le concret.

Grâce à la loi de décentralisation de 1982 et des autres qui ont suivi (loi de 1992, loi Thiollière de 2007, loi Canfin de 2014, loi Letchimy de 2016), les collectivités territoriales ont acquis la pleine reconnaissance de leurs compétences internationales dans la limite de leurs compétences propres. Des jumelages fondés sur les valeurs, les relations internationales des collectivités s’orientent aujourd’hui vers des partenariats concrets dans de nombreux domaines (culturels, scolaires, universitaires, économiques, aides au développement ou humanitaires), et par de multiples médias (jumelages, coopérations décentralisées, partenariats, réseaux internationaux, lobbyings). Ce nouveau champ d’action des collectivités leur permet de se projeter à l’étranger pour défendre leurs intérêts, accroitre leur attractivité, et obtenir des retombés concrètes sur leur territoire.

Bien que ces éléments permettent de penser une politique étrangère girondine laissant une place aux initiatives locales, il y a un revers à la médaille.

Si on remonte plus loin le fil de notre généalogie, on a déjà rencontré des villes ayant une politique étrangère propre : il s’agissait des cités-libres du Moyen-âge. A moins d’être un médiéviste forcené, tout souverainiste que nous sommes, les relations internationales des collectivités peuvent entrer en concurrence avec la politique étrangère étatique, ce qui constitue une négation de la souveraineté nationale et crée un risque de sécession entre l’Etat et les Collectivités. A cette sécession, il faut ajouter celle de la France des métropoles à la France périphérique, car ce sont avant tout les grandes métropoles qui effectuent des coopérations décentralisées : les relations internationales sont investies encore très diversement d’un village à une ville, d’un département à une région. En apparence, la souveraineté est sauvée par le respect de trois principes observés par les collectivités : l’indivisibilité de la République, la cohérence de la politique étrangère de l’Etat, le principe de spécialité – la collectivité devant se limiter à ses compétences propres.

Cependant, l’européanisation de l’action extérieure des collectivités porte, de fait, atteinte à la souveraineté. Comme un chien change de maître avec la main qui le nourrit, les villes, départements et les régions se sont transformés en quémandeurs des Fonds européens de développement régional (FEDER). La législation européenne ayant davantage d’effet au niveau local, les métropoles passent par-dessus l’Etat et investissent les institutions européennes (Comité des régions), établissent des bureaux de lobbyings à Bruxelles et intègrent les réseaux de villes européennes, comme Eurocities, pour peser dans l’Union européenne. Enfin, nos collectivités frontalières s’incorporent dans des Groupements européens de coopérations territoriales (GECT) qui les tournent vers l’extérieur en effaçant les frontières.

Ainsi, il est possible d’envisager une politique étrangère qui soit girondine : celle de l’Etat démultipliée par les initiatives extérieures locales, à la condition qu’elles ne portent pas atteinte à la souveraineté nationale.

Auteur :
Nicolas DOEBLÉ
Diplômé de Sciences Po Strasbourg
Publié le 20 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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