1979 : L’année qui a changé le monde

ANALYSE. Avec l’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni qui annonce l’avènement du néolibéralisme et l’arrivée de l’Ayatollah Khomeini en Iran, préconisant l’institutionnalisation de la révolution islamique, l’année 1979 aura dessiné le monde tel qu’on le connaît. Retour sur ces deux évènements et conséquences sur la société française de 2021.

1979 : L’année qui a changé le monde

Evénement historique

Quand, le 11 février 1979, l’Ayatollah Khomeiny prend le pouvoir en Iran, il ne  proclame pas seulement la fin de l’empire : l’’instauration de la république islamique est un évènement historique. C’est la première fois qu’au nom de la religion islamique une vraie république est installée. Elle servira de modèle ou influencera fortement la politique des autres pays du Moyen-Orient. Comment une révolution locale, basée sur l’interprétation la plus radicale et rigoriste du Coran, a-t-elle favorisé l’émergence d’un mouvement idéologique de dimension internationale ? Dans l’esprit de ses premiers partisans, la «guerre sainte» est tournée contre les régimes musulmans « impies », et non contre des cibles occidentales.

Mais c’est bien la révolution iranienne en 1979 qui, dans un premier temps, va contribuer à radicaliser les relations avec les États-Unis et l’Europe. Dans le monde arabe, et progressivement dans la plupart des pays musulmans, des groupes islamistes armés se forment. Le terreau sociopolitique est propice : démographie galopante, faillite de l’éducation, crise économique, corruption des élites, pauvreté endémique, régime autoritaire… L’islamisme est perçu comme la seule option d’avenir ­ pour la population endoctrinée et l’exil ou le courage de l’opposition forcément réprimée­ pour des classes moyennes instruites et marginalisées. En effet, en parallèle à la situation iranienne, là où d’autres régimes musulmans tentent laborieusement de cheminer vers plus de démocratie, des partis islamistes jouent le jeu des élections et se frottent aux réalités du pouvoir : en Turquie, en Jordanie, en Algérie, en Indonésie. Tous ambitionnent d’islamiser la modernité, plutôt que de moderniser l’islam. Encore un tournant dont la démocratie contemporaine paie lourdement le prix.

L’expansion

Favorisée et armée par la CIA à la faveur de l’occupation de l’Afghanistan par l’URSS, l’organisation qui se développera et se fera connaître sous le nom d’Al Qaida est le fer de lance de l’islamisme radical, une entité hybride en descente directe des principes prônés par Khomeiny durant ses 10 ans de règne : un mouvement religieux servi par une organisation terroriste. Cette organisation dirigée par le saoudien Oussama Ben Laden s’appuie sur un réseau de cellules locales relativement indépendantes les unes des autres et qui commanditent de nombreux attentats sur l’ensemble des continents.  L’objectif principal de cette « guerre sainte »  est d’affaiblir politiquement les pays occidentaux en faisant peser sur eux la menace terroriste. Mais pas seulement : faire pression sur un certain nombre d’Etats musulmans à la base plutôt modérés comme le Maroc ou la Turquie pour déstabiliser et affaiblir leurs gouvernements et, à terme, en faire des Etats islamistes, objectif en grande partie atteint en 2021. Enfin marquer les esprits en montrant aux Occidentaux qu’ils ne sont en sécurité nulle part.

Conséquences directes

Parmi les conséquences directes de l’islamisation du monde arabe des 40 dernières années, on pourra commencer par citer le mouvement des Printemps arabes dont on célèbre ces jours-ci le dixième anniversaire. Ceux-ci hésitaient entre deux modèles contradictoires : celui des révolutions de velours favorisés par la CIA, qui semblaient d’abord en bonne voie de démocratisation puis se sont retournés contre leurs auteurs en prenant la voie de l’obscurantisme (l’exemple de la Tunisie est le plus frappant) et le modèle iranien justement ; qui aura une nouvelle fois servi de modèle. Le cas de l’Occident et de la France en particulier est bien sûr tout autre. L’Islam en France est une religion relativement récente dans sa version populaire. C’est depuis la fin des années 1980 et les premières affaires de voile et les émeutes de banlieue qu’il est considéré comme un facteur de risque à part entière. Allant de pair avec la paupérisation liée au néolibéralisme, l’Islam de France mue dans sa version radicale et politique, l’islamisme, qui se substitue progressivement dans sa forme la plus basique (sexisme, homophobie, séparatisme) aux lois de la République (voir à ce propos le très bon ouvrage « Les territoires conquis de l’islamisme » de Bernard Rougier). Entre quartiers (villes ?) en coupes réglées régis par les petits caïds, hostilité de plus en plus affirmée à la laïcité et réseaux dormants pouvant compter sur un potentiel humain de plus en plus nombreux souvent jeune et en rupture de ban voulu ou non avec la société française, comment traiter de ce poison de plus en plus diffus ? Entre la paix sociale voulue à tout prix par les différents gouvernements, la démagogie de la droite traditionnelle qui voudrait absolument voir un islamiste derrière chaque délinquant et le discours victimaire de la gauche bobo qui se refuse à critiquer une religion de peur de passer pour raciste, le problème n’a pas fini de diviser.

Révolution conservatrice

Lorsque Margaret Thatcher s’installe en 1979 au 10 Downing Street pour 11 ans, sa victoire est moins due à une adhésion à son programme économique qu’au rejet par la population de l’équipe travailliste la précédant. Son élection marque un tournant radical : privatisations, déréglementation, financiarisation et coupes drastiques dans la sphère publique. Application à la lettre des recettes néolibérales préconisées par l’Ecole de Chicago, rabâchées depuis jusqu’à plus soif dans toutes les écoles de commerce du monde et au final une révolution conservatrice dont l’élection l’année suivante de Ronald Reagan aux Etats-Unis marquera l’avènement. Une ligne politique simpliste (moins d’Etat, sauf pour palier les défaillances du secteur privé, laisser faire le seul marché) largement vantée comme « pragmatique » et la seule voie possible face au bloc de l’Est qui vit ses dernières années et jamais remise en question jusqu’à l’éclatement de la crise des subprimes aux Etat-Unis en 2008.

« Il n’y a pas d’alternative »

Accommodés à la sauce Thatcher (qui déclare « il n’y a pas d’alternative » au modèle libéral), les ingrédients concoctés par les idéologues de l’Ecole de Chicago sont particulièrement relevés : de la première série de privations en 1984 via British Telecom jusqu’au « big bang de la finance » en 1986 (suppression des commissions sur les échanges de titres), l’internationalisation de l’économie britannique s’accélère fortement et la City devient une place boursière majeure. Mais à quel prix….Les syndicats et les classes populaires, victimes de la désindustrialisation, sont laminés. Quant à la base industrielle, elle s’est fortement rétrécie au profit de la finance dont la libéralisation à marche forcée a en outre noyé les exigences éthiques, comme le prouvent les nombreux scandales (délits d’initiés, OPA sauvages) qui ont marqué la vie de la City dans les années 1990. En onze ans (sans compter bien sûr le bilan de ses successeurs qui reprendront la même politique), le libéralisme de Margaret Thatcher a produit une société à deux vitesses avec sa cohorte, majoritaire, de laissés pour compte et de travailleurs pauvres à l’image de ce qu’aura été la même politique dans les autres pays ayant appliqué les mêmes recettes. Car initié dans les pays anglo -saxons sous sa version démocratique (mais en réalité déjà en vigueur dans le Chili de Pinochet, poisson-pilote de l’expérience), le néolibéralisme va vite se répandre dans la société occidentale.

Et en France ?

Ouverte en 1983 par le gouvernement socialiste de François Mitterrand et jamais refermée depuis (à l’exception relative des années Jospin), la « parenthèse libérale » aura mis en place un modèle de néolibéralisme bien plus pernicieux que celui en vigueur dans les pays anglo-saxons. Pays centralisé, attaché à une certaine idée du pacte social et des services publics, la France n’aurait pas supporté une financiarisation à la Thatcher de sa société et son économie. Les différents gouvernements vont donc y aller par à coups. C’est celui de Jacques Chirac en 1986 qui ouvre le bal en lançant une importante vague de privatisations d’entreprises nationales, avec en premier lieu la chaîne de télévision TF1 concédée à Bouygues. Tentative trop frontale, les électeurs le font savoir et réélisent François Mitterrand en 1988 qui joue habilement la carte du « ni ni ». Dès lors, la méthode sera plus subtile et consistera à décrédibiliser le secteur public, l’affaiblir et le rendre moins efficace afin que la population se tourne presque naturellement vers le secteur privé. L’exemple de la loi de décentralisation voulue par le tandem Chirac/Raffarin en 2004 (demander aux collectivités locales de pallier le désengagement progressif de l’Etat sans transférer le budget adéquat) ou la mise en place de la révision générale des politiques publiques, voulue par Nicolas Sarkozy et poursuivie par François Hollande, qui condamne l’hôpital  ou les transports à une logique comptable, s’inscrivent parfaitement dans cette logique. Emmanuel Macron, lui, en parfait théoricien du « ruissellement » et des « premiers de cordée », ne prend même plus la peine de se cacher : les réformes libérales ne vont pas assez vite en France aux yeux de la finance ? Pas de souci, il suffit de faire appel aux cabinets de conseil pour venir désosser la machine de l’intérieur. Cas concret : le gouvernement a fait appel au cabinet de consultants McKinsey pour l’assister dans le plan de vaccination en vigueur depuis janvier. Cette sous-traitance au privé par l’État de missions qu’il pourrait et devrait accomplir lui-même est une habitude désormais ancrée et un très mauvais signal pour les partisans des services publics qui ne seront bientôt plus que des coquilles vides, à l’exception des fonctions répressives de l’Etat (armée, police, prisons). Que l’un des dirigeants de McKinsey Paris ait participé à l’ouvrage préfacé par l’actuel président de la République intitulé  « L’Etat En Mode Start Up » est plus qu’un signal : la traduction sans sous titres de ce que pourrait être le slogan d’Emmanuel Macron en 2022. Et le visage de la société française façonné par les libéraux, en dehors de toute légitimité démocratique

Auteur :
Jérôme HUET
Formateur (Abonné)
Publié le 25 janvier 2021

Publié par magrenobloise

Webmagazine

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