ELOGE DES POUBELLES

HUMEUR. Michel Onfray nous livre cet inattendu Éloge des poubelles. Untexte au titre énigmatique qui mènera le lecteur d’Edouard Glissant à Sigmund Freud, prenant soin, par des chemins de traverse, de river son clou à la suffisance germanopratine. Eloge des poubelles ou de l’importance des biographies.

ELOGE DES POUBELLES

Je travaille à un livre qui comportera un chapitre sur la créolisation. On doit le concept à Édouard Glissant. Je lis donc cet auteur martiniquais tout en croisant son œuvre avec sa biographie. Jean-Luc Mélenchon a récemment fait un usage politique, donc électoraliste, électoraliste donc politique, de ce concept, d’où l’intérêt d’aller y voir de plus près…

Habituellement, j’ajoute à la lecture des biographies  celles des correspondances qui éclairent les œuvres car je souscris à cette idée que Nietzsche développe dans la préface au Gai savoir, je l’ai beaucoup dit et écrit, qu’une œuvre est le produit d’une biographie, ce qui n’est pas déconsidérer l’œuvre par la vie mais l’éclairer. Mais il n’y a pas de correspondance générale de Glissant.

Pour autant, je ne suis pas de ceux qui estiment que le nazisme avéré de Heidegger interdit de le lire et oblige à jeter ses œuvres complètes à la poubelle. Même chose avec celle d’Aragon dont le stalinisme et l’Ode à la Guépéou, la police politique bolchevique,n’interdit pas qu’on le lise. Il est vrai que l’indignation est sélective et que les anciens staliniens donnent leurs noms à des rues ou à des collèges ce qui n’est le cas ni de Brasillach ni de Rebatet.

Je lis donc cette biographie de François Noudelmann et je la trouve pauvre, faible et, pour tout dire, assez peu biographique. Les dates manquent, on saute du coq à l’âne, Glissant nous est raconté vivant à Paris une vingtaine d’années et revenant de Martinique sans qu’il soit précisé que pour en revenir il a bien fallu qu’il ait quitté Paris – dès lors : quand, à quelle date, comment, pour quelles raisons ? On cherche en vain les réponses…

L’enfance de Glissant se trouve racontée à hauteur d’enfant ce qui n’est guère judicieux : le biographe n’est pas le copain du petit garçon que fut le futur grand homme et, imaginer le nobélisable en germe chez le garçonnet qui commet les sottises de son âge, c’est procéder à une illusion rétrospective qui fait sortir de la biographie pour rentrer dans les habituels scénarios de film où l’on se moque bien de la réalité pourvu que la fiction produise de beaux effets…

François Noudelmann, professeur à l’université Paris VIII et producteur à France-Culture, semble n’avoir d’autre thèse que de se présenter comme l’unique fils spirituel, l’héritier seul habilité à parler au nom de son sujet. Ce qui nous vaut des chapitres du livre composés dans une autre typographie qui, venus du ciel, montrent Noudelmann et Glissant dans un colloque à Carthage, Noudelmann et Glissant regardant un match de rugby dans un pub américain rempli d’anglo-saxons, Noudelmann et Glissant à Baltimore, etc.

Il se fait qu’un courtisan de Glissant aujourd’hui habilité à s’en croire le seul héritier – peu importe son nom qui est sans intérêt…-, prend la plume pour longuement attaquer ce livre comme un vulgaire singe mord son semblable à la gorge parce qu’il s’estime le plus proche du singe dominant. Je lis ce texte sur le net…

Et, au détour de ma lecture, je tombe une fois, puis deux, sur mon nom qu’il conchie. Si ce petit homme reproche à Noudelmann de n’avoir pas lu les œuvres de Glissant, ce qui est pure et simple calomnie, il n’a guère plus lu mes livres vu ce qu’il me reproche. Entretenir de la relation que Glissant avait à la nourriture parce qu’il était gros mangeur, c’est, selon ce courtisan déçu d’avoir trouvé plus courtisan que lui, « faire du Onfray » et l’on comprend que chez ce monsieur qui tient blog chez Médiapart, parler du corps c’est méprisable. Où l’on constate que penser comme un curé de campagne du moyen-âge tout en se prenant pour un moderne dont la prose est hébergée chez les rois du moderne ne pose aucun problème ! Passons…

Le quidam revient à la charge cette fois-ci parce qu’il estime que la biographie ne devrait pas s’occuper de questions proprement… biographiques ! Le biographe considéré comme illégitime a en effet mal parlé de son héros : il a dit qu’il mangeait trop, qu’il séduisait trop, qu’il couchait trop, qu’il aimait trop l’argent, qu’il était trop préoccupé des honneurs – le fameux Nobel qu’il escomptait pour lequel, semble-t-il, il a consacré beaucoup d’énergie…-, qu’il a trop aimé les belles voitures – une Mercédès pour lui, une Triomph décapotable pour sa femme-, qu’il mentait trop, et ce depuis ses plus jeunes années, etc. De même, celui qui aimerait être Vizir à la place du Vizir reproche au professeur d’avoir parlé de l’agonie et de la mort d’Édouard Glissant. Depuis quand un biographe devrait-il consacrer cinq cents pages d’un livre à son sujet en évitant la nourriture, le sexe, les femmes, l’argent, le rapport aux honneurs, la fin de vie, la mort ? Un pareil livre serait à coup sûr une fausse biographie mais une véritable hagiographie.

Iznogood me reproche donc d’avoir créé une mode en France (le monsieur exagère mon influence…) qui consisterait, en gros, à vider les poubelles des grands hommes pour discréditer leur œuvre !

C’est Madame Roudinesco qui se trouve à l’origine de ce bruit de toilette me concernant. Car, à défaut d’avoir lu l’œuvre complète de Freud, puisqu’elle se contente d’une vulgate qu’elle récite comme un catéchisme depuis plus d’un demi-siècle, elle n’a pu répondre factuellement, je ne dis pas même intellectuellement, ni même philosophiquement, au livre que j’ai consacré à Freud, Le crépuscule d’une idole, car elle ignorait ce que j’avais écrit et n’avait bien sûr pas lu mon livre. La preuve : le livre n’était pas encore paru qu’elle vomissait déjà dessus, et ce sur toutes les chaines du service public et dans toute la presse bienpensante. Ce livre non lu par elle était nul et non avenu, non recevable au double motif … qu’il n’avait pas de bibliographie ni de notes en bas de pages ! La bibliographie faisait trente pages (1) et la seule note en bas de page était celle qui me faisait dire que(2), puisqu’il y avait quantité de citations dans ce livre, les références se feraient dans la foulée de chacune d’entre elles dans des modalités dont je donnais le détail – OC X.45 pour œuvres complètes parues aux Presses Universitaires de France, tome X, page 45…

Un autre angle d’attaque était que j’allais vider les poubelles des grands hommes ne sachant rien faire d’autre puisque, fils de pauvre, je n’étais ni normalien ni agrégé – ce que Madame Roudinesco, fille d’un médecin et d’une neuro-pédiatre psychanalyste, n’est pas non plus, nonobstant ses études de lettres à la Sorbonne…

En fait, quand on est fils d’un ouvrier agricole et d’une femme de ménage, pour cette gauche germanopratine, on ne peut que vider les poubelles des autres – alors que, quand on est fille d’une psychanalyste, on devient naturellement psychanalyste, par héritage. Ce qui est le cas de ladite dame.

Je ne prendrai qu’un exemple de ce procès qui s’avère insidieusement une attaque ad hominem. J’ai en effet montré que des historiens (des vrais, eux…) de la psychanalyse avaient documenté le fait que Freud couchait avec sa belle-sœur, possiblement avec l’accord de sa propre femme, et qu’il partait en vacances avec elle, sans sa femme. Les historiens ont retrouvé les registres qui en attestent.

Il m’est moralement indifférent que Freud se soit comporté de la sorte – finalement, tant mieux pour lui et sa propre vie sexuelle… En revanche, pour le généalogiste des fictions que j’essaie d’être, philosophiquement cette information a une portée considérable pour une raison bien simple qui est que Freud a lui-même confié qu’il avait renoncé à la sexualité et que c’est pour cette raison qu’il avait détourné sa libido dans une autre activité, à savoir la création de la psychanalyse.

Comme toujours avec Freud, cette fiction personnelle devient une vérité scientifique : le détournement libidinal génèrerait l’activité créatrice. Ce qui débouche sur la théorie de la sublimation présentée comme une vérité scientifique valant pour tous les hommes depuis toujours et qui durera tant que dureront les hommes !

Un bon demi de siècle de critique littéraire, esthétique, musicale a pollué l’intelligence européenne – mondiale même…- avec cette fadaise ! On n’écoutait pas Mozart, on traquait la disharmonie musicale trahissant l’influence œdipienne, le Don Juan composé avec Da Ponte comme librettiste était un séducteur parce qu’homosexuel refoulé ; on ne lisait pas Proust on cherchait dans La Recherche les indices d’un désir de coucher avec sa mère expliquant ses préférences sexuelles ; on ne regardait pas une peinture on y cherchait la trace d’un phallus ou d’un vagin , comme Freud donnant la clé d’une toile de Vinci en confondant un milan et un vautour, ce qui mettait par terre sa fable appuyée sur l’étymologie ; on n’étudiait pas la critique de Platon par Aristote on pointait le meurtre du père du jeune philosophe contre le vieux en donnant un sens phallique au doigt de l’auteur du Banquet levé vers le ciel dans la fresque de Raphaël ; etc.

Que Freud ait couché avec sa belle-sœur, je m’en moque; qu’il ait prétendu qu’il n’avait plus de sexualité et que voilà ce qui aurait généré la psychanalyse, c’est faux, mais je m’en contrefiche également; qu’il ait extrapolé son mensonge pour en faire une théorie devenue doctrine universelle selon laquelle toute création était sublimation, autrement dit le fruit d’une libido détournée de la génitalité, voilà qui me gêne car il s’agit d’une sottise totale, enfin, cette extrapolation généralisée au fait que toutes les œuvres procèdent d’une énergie libidinale déviée et qu’il faut partir à la recherche de ces preuves comme les enfants après les œufs un jour de Pâques, voilà une sidérante fiction assimilable à une escroquerie…

C’est en ce sens que les poubelles m’intéressent et que le fils de pauvre que je suis, se trouve chez lui avec les ordures…

Que pouvait donc bien faire Roudinesco d’une pareille information ? Soit elle convenait qu’il y avait là matière à, au moins, s’interroger, au mieux, à mettre Freud et le freudisme en question afin de voir si cette fausse méthode avait produit des effets ailleurs – et elle produit des effets partout chez lui : théorie de la séduction, de la masturbation, du viol systématique des filles par leur père, du meurtre du père suivi d’un banquet cannibale, etc. Soit elle entrait dans la pathologie de la dénégation qui lui faisait tout nier en bloc, déconsidérer la personne qui proposait l’analyse, salir sa vie privée, l’attaquer sur sa sexualité supposée – par exemple : j’avais dans un article trouvé infâme la défense du crime sexuel de Polanski par la gauche germanopratine, BHL et Finkielkraut en tête, c’est donc que j’étais un pédophile refoulé… Elle pouvait aussi estimer que je vidais les poubelles des grands hommes, en digne héritier de ma mère qui fut femme de ménage arraisonné à son destin de fils de gueux. Ce qu’elle fit.

Mais il fallait que cette dénégation ne semble pas en être une et qu’elle prenne les apparences d’une contre-enquête scientifique – tout négationnisme se prétend toujours peu ou prou une science. Elle a donc attaqué ceux qui avaient fait cette enquête prouvant que Freud était bien descendu dans cet hôtel, qu’il avait bien signé ce registre pour une chambre identifiée, qu’il s’y trouvait seul avec sa belle-sœur et qu’il avait donc partagé le même lit et non une chambre double. La méthode négationniste est simple : ce qui a eu lieu n’a jamais eu lieu – ou lieu autrement. Voici donc la pathologie à l’œuvre : il est bien descendu à cet hôtel, il faudrait sinon considérer que la signature du registre est un faux, mais la chambre qui avait tel numéro n’est plus la même aujourd’hui. Or, abracadabra, jadis elle était ailleurs et avait un lit double. Etc… Que Freud parte en vacances sans sa femme avec sa belle-sœur n’est pas un problème digne d’intérêt.

Où l’on voit que madame Roudinesco, bien qu’elle soit de noble extraction familiale, elle, ne répugne pas non plus à fouiller les poubelles. La compagnie des ordures ne semble pas la gêner quand c’est pour la bonne cause.

Cessons-là avec cette dame qui ne vaut que par le fait qu’elle incarne superbement à paris, et encore, dans deux ou trois arrondissements, le fonctionnement intellectuel des tenants de la secte freudienne. J’aurais aussi pu parler de Jacques-Alain Miller qui, lors d’un entretien avec moi pour Philosophie Magazineà l’occasion de la parution de ce même livre, avait estimé que mon trajet d’enfant de classe modeste était remarquable et que c’était aussi celui … d’Adolf Hitler ! Face à ma riposte, il était convenu que peut-être, lui JAM, il n’avait pas été complètement psychanalysé ! Sauf à prouver qu’une analyse ne sert jamais à rien quant à l’essentiel d’un être.

Ces gens sont l’écume des choses. Cessons-là…

En revanche Freud a considérablement abîmé l’intelligence européenne, puis mondiale, avec ses pathologies personnelles devenues des doctrines planétaires.

Quand Iznogood fulmine parce que Noudelmann se fait moins soucieux d’entretenir la légende de son sujet que d’en révéler son histoire, le biographe encourt les foudres de l’inquisiteur ! Or, ici comme ailleurs, on attend moins les imprécations d’un Torquemada interdisant de faire la biographie d’un homme quand on s’en est proposé la gageure qu’une démonstration digne de ce nom du fait que la biographie devrait être interdite au seul profit de l’hagiographie.

Concluons sur ce sujet : tout mépris de la biographie, qui n’est pas l’alpha et l’oméga de la compréhension d’une œuvre, je me répète, révèle un désir de masquer ce que la biographie pourrait cacher… Et cette part dissimulée s’avère souvent une force motrice, laforce motrice.

L’ennemi de la biographie cite souvent Malraux fustigeant « le misérable petit tas de secrets » auquel elle se réduirait. Elle est à mettre en relation avec la propre biographie de Malraux qui fut mythomane au dernier degré, escroc et voleur, pilleur d’œuvre d’art en Asie, faussaire de manuscrits à Paris, plutôt soldat de papier en Espagne au dire des témoins, refusant d’entrer dans la résistance quand on le lui propose en 1941 mais y entrant très tard, mi 1943, quand tout est joué, avant de se faire le thuriféraire de celle-ci avec   la performance du discours d’entrée de Jean Moulin au panthéon, etc.

Il y aurait à dire sur les plus acharnés contempteurs de toute biographie : ce sont souvent ceux qui ont le plus à cacher… La plupart du temps, dans le domaine philosophique, et plus particulièrement chez ceux qui ont fait profession de donner des leçons existentielles, ils sont loin d’avoir pratiqué ce qu’ils ont enseigné – ce qui, à mes yeux, discrédite leur enseignement, leurs thèses, leurs prises de parole, leurs livres…

La biographie d’un penseur n’est donc pas une variation sur le thème de la vie d’un grand homme ou telle ou telle figure les plus en vue, mais le matériau de l’œuvre. Sauf à prouver que Nietzsche a tort d’en faire la théorie, il faut souscrire à cette vérité épistémologique qui coupe l’histoire de la philosophie en deux. A défaut, on peut continuer de penser comme un chrétien pour qui le corps dans son existence matérielle demeure la malédiction des malédictions – tout en se croyant moderne et progressiste bien sûr…

(1) Trente-deux pages précisément dans l’édition de poche : pp. 583-615.

(2) Ibidem page 37.

Auteur :
Michel ONFRAY
Co-fondateur de Front Populaire
Publié le 24 janvier 2021

Publié par magrenobloise

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